Pourquoi l’écologie semble-t-elle s’être massivement éloignée des classes populaires ? Réponses pour Pioche! de Clément Sénéchal, chroniqueur du média Frustration Magazine, ancien porte-parole de Greenpeace, auteur de « Pourquoi l’écologie perd toujours », et de Lumir Lapray, militante politique pour la justice sociale et environnementale issue de la France périurbaine, autrice de « Ces gens-là », publié en cette rentrée aux éditions Payot.
L’écologie peut-elle encore être populaire ? Les rapports du GIEC s’accumulent, les records de chaleur tombent, les sécheresses gagnent. Mais dans la rue, rien ou presque. Le front écolo, qui semblait s’élargir il y a quelques années, s’est comme refermé.
Pourquoi l’écologie semble-t-elle s’être massivement éloignée des classes populaires ? Et si ce n’était pas “l’écologie” en soi qui posait problème, mais la manière dont elle est portée, incarnée, racontée — souvent par les mêmes visages, dans les mêmes lieux ? Et si ce qui s’essoufflait aujourd’hui n’était pas tant l’idée d’une transformation écologique, mais une certaine forme d’écologie : celle de la société du spectacle, largement institutionnalisée, largement bourgeoise ?
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C’est pour interroger ces impasses que Pioche! était présent à une conférence organisée au Tiers-Lieu paysan de la Martinière, dans la Loire. Deux voix étaient invitées à y confronter leurs expériences, leurs doutes et leurs hypothèses. Clément Sénéchal, chroniqueur du média Frustration Magazine, ancien porte-parole de Greenpeace, auteur en octobre 2024 de Pourquoi l’écologie perd toujours, revient sur les choix stratégiques faits par les grandes ONG : la dépolitisation, la recherche de respectabilité, la mise à distance des classes populaires.
Lumir Lapray, militante politique pour la justice sociale et environnementale issue de la France périurbaine, ancienne chroniqueuse du talk-show “Estelle Midi” sur RMC et autrice en cette rentrée du livre Ces gens-là, chez Payot, revient d’un long séjour aux États-Unis, où elle a ausculté d’anciens bastions ouvriers aujourd’hui ouvertement trumpistes — avec une question en tête : comment ramener les classes populaires à gauche ? Deux trajectoires, un même doute : l’écologie peut-elle encore être populaire ?
Est-ce que vous pourriez revenir tous les deux sur comment on en est arrivé là ?
Clément Sénéchal : Quand j’étais porte-parole à Greenpeace France, j’ai fini par me rendre compte que j’étais constamment limité dans ma puissance d’agir. J’avais de plus en plus l’impression de faire partie d’une agence de communication qui faisait du marketing électoral à destination des classes supérieures, et qui s’arrêtait toujours juste avant d’être utile.
J’ai entrepris une sorte d’enquête sociologique pour comprendre comment on en était arrivé là. Et ce que je vois, c’est une dynamique dépolitisante, installée dès les années 70, avec la professionnalisation des ONG, l’entrée dans les institutions, l’apparition des vedettes médiatiques… Nicolas Hulot, TF1, Ushuaïa. C’est à ce moment-là qu’une écologie de la sensibilisation supplante une écologie radicale, militante, paysanne.
« À gauche, on préfère croire que, naturellement, tout le monde aspire à la décroissance. Mais ce n’est pas vrai. »
À la fin, les collectifs militants se transforment en structures hiérarchisées, gérées comme des entreprises. Le dirigeant ou le technocrate remplace le militant. On organise l’impuissance. Même les partis écolos ont longtemps revendiqué un positionnement “ni droite ni gauche” et, de fait, ont fourni du personnel au bloc bourgeois. L’écologie dominante, telle qu’elle existe aujourd’hui, est largement intégrée au système, et structurellement éloignée des classes populaires.
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Lumir Lapray : Moi, je ne parlerais pas de décrochage. Ce lien, il n’a jamais existé. J’ai grandi dans une maison Phénix. Je ne sais pas si vous voyez : un pavillon préfabriqué, 30 % moins cher que les maisons classiques, qui a explosé dans les années 80 parce que ça permettait à des familles comme la mienne de devenir propriétaires pour la première fois.
On vivait dans ces lotissements, avec une voiture pour aller bosser dans la plaine de l’Ain, dans les entrepôts logistiques, les usines, la centrale. La maison, la voiture, c’était le rêve. Pas une idéologie, pas une caricature de beauf. C’était la promotion sociale. Et quand l’écologie arrive avec un discours qui regarde ça de haut, sans comprendre ce que ça représente concrètement, on rate tout. On ne parle pas des mêmes choses.
Est-ce que ça a joué, cette méconnaissance — voire ce mépris intériorisé — pour ces modes de vie ?
Lumir Lapray : Bien sûr que ça joue. Ce qu’on vit, c’est le deuil d’un modèle, et personne n’en parle. Moi, si je pouvais, je vivrais dans un pavillon avec un break, et je serais bien. Mais ce monde-là n’existe plus. Sauf que ce rêve — la maison, la famille, un peu de stabilité — les gens s’y sont accrochés, ils s’y sont endettés sur 25 ans. Et maintenant, on leur dit : ce rêve est nul, il fait de vous des fachos, des conservateurs, des misogynes. Mais on ne les accompagne pas dans cette perte.
Il y a pourtant quelque chose à construire là, politiquement : comment on fait le lien entre cette réalité — où les gens prennent conscience qu’il faut faire autrement — et la douleur d’abandonner ce rêve. Je trouve qu’on ne parle pas du tout de ça à gauche. Parce qu’on préfère croire que, naturellement, tout le monde aspire à la décroissance. Mais ce n’est pas vrai. Le regard porté sur les écolos, dans ces territoires, c’est souvent : « Ils veulent nous prendre notre voiture, notre piscine, notre barbecue. »
Et en même temps, les gens que je connais disent d’eux-mêmes : « On est le jambon dans le sandwich. » C’est-à-dire : pas assez pauvres pour qu’on les aide, pas assez riches pour qu’ils s’en sortent sans galérer.
Ils se sentent pris en étau, toujours mis à contribution, jamais considérés. Ce n’est pas juste du ressentiment : c’est une position sociale réelle, vécue. Et tant qu’on ne regarde pas ça en face, on ne fera pas d’écologie populaire.
« Les Gilets jaunes ce n’est pas un rejet de l’écologie. C’est le rejet d’une écologie dominante. »
Clément Sénéchal : Ce que dit Lumir est fondamental. Il y a une fracture sociale dans le rapport à l’écologie, mais aussi dans la manière dont cette écologie s’est construite. Depuis cinquante ans, l’écologie dominante s’est développée hors sol, dans une logique technosolutionniste — électrifier les usages, verdir la production — sans jamais se poser la question de l’accès réel à ces biens et services pour les classes populaires.
Et à côté de ça, on a diffusé une écologie morale, individualisée, à coups d’éco-gestes, de “colibris”, de calcul d’empreinte carbone individuelle. Ce concept — l’empreinte carbone personnelle — a littéralement été inventé par l’industrie pétrolière britannique. Aujourd’hui, il est repris partout, y compris sur les sites d’ONG.
C’est une manière de dépolitiser l’écologie, de la ramener à des comportements privés, tout en culpabilisant les plus précaires, ceux qui n’ont ni les marges de manœuvre ni les moyens d’adopter un mode de vie « écologisable ».
Dans plusieurs interviews, vous expliquez tous les deux que les Gilets jaunes ont été un rendez-vous manqué pour l’écologie. Pourquoi ?
Clément Sénéchal : Contrairement au traitement médiatique qui en a été fait, les Gilets jaunes ce n’est pas un rejet de l’écologie. C’est le rejet d’une écologie dominante, qui s’est construite depuis cinquante ans contre les classes populaires. Cette écologie-là a toujours défendu des mesures compatibles avec les intérêts de la bourgeoisie. Elle a validé des dispositifs comme le principe « pollueur-payeur », qui, dans les faits, permettent aux plus riches de payer pour continuer à polluer, pendant que les plus précaires se font sanctionner à la moindre entorse.

Et c’est exactement ce qui s’est passé avec les Gilets jaunes. La taxe carbone — soutenue à l’époque par (Nicolas) Hulot, par (Yannick) Jadot, au moment du Grenelle de l’environnement avec (Nicolas) Sarkozy — a incarné ce tournant : faire payer à ceux qui ont le moins les dégâts causés par ceux qui ont le plus.
Lumir Lapray : Pour moi, les Gilets jaunes, c’est le rendez-vous manqué absolu. Dans les territoires d’où je viens, il n’y avait pas de mobilisation nationale avant ça. Tout est localisé, atomisé. Et là, pour la première fois, les gens se sont retrouvés à 30 sur un rond-point, et ils étaient 28 à galérer de la même façon.
« Quand les structures écologistes se mettent à recruter comme une agence de communication, ça devient très compliqué de parler au nom des classes populaires. »
D’un coup, l’échec individuel s’est révélé être un problème structurel. Les gens se sont dit : « Toi aussi t’es surendetté ? Toi aussi t’arrives plus à payer tes factures ? » Le capitalisme a produit ce truc terrible où si tu n’y arrives pas, c’est ta faute. T’as pas réussi à accéder au rêve pavillonnaire ? C’est toi qui as merdé. Et là, pour une fois, ça a sauté. Sauf que ce moment, personne ne l’a capté à gauche — ni politiquement, ni écologiquement.
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Pourtant, les Gilets jaunes, c’était déjà une crise écologique qui ne disait pas son nom. Les gens parlaient de mobilité, de logements pourris, de territoires abandonnés. Mais il n’y a eu aucun récit collectif qui reliait ça à l’écologie. Et la seule réponse politique qu’ils ont vue, c’est une taxe sur le diesel. C’est ça, la déconnexion.
À partir du moment où tu dis aux gens : t’as pas le droit à la voiture, pas à ta maison, pas à ton mode de vie — mais t’as pas non plus de proposition alternative, c’est normal qu’ils décrochent.
Est-ce qu’il n’y a pas, tout simplement, un problème de classe dans qui porte aujourd’hui le discours écologique ?
Clément Sénéchal : Oui, il y a clairement un problème d’identification. Et ce n’est pas un accident : c’est le produit d’un système structuré, qui sélectionne qui peut prendre la parole au nom de l’écologie.
Le microcosme environnementaliste en France — celui des ONG, des fondations, de certaines figures médiatiques — est un entre-soi maîtrisé, où les profils qui montent sont ceux qui savent naviguer dans les bons cercles : ministères, boîtes de com’, grandes écoles, fondations.
Ce qu’on cherche aujourd’hui, ce n’est pas quelqu’un qui vient du terrain, avec une expérience militante. C’est l’expert présentable, capable de faire l’interface entre la société civile, les institutions, et les grandes entreprises. Et c’est très concret : la dernière personne nommée responsable de la campagne Énergie chez Greenpeace France, c’est un ancien du Service d’information du gouvernement… et de Publicis.
Ce genre de trajectoire, ça dit tout. Quand les structures écologistes elles-mêmes se mettent à recruter comme une agence de communication, ça devient très compliqué de parler au nom des classes populaires.
« Le syndicalisme, c’est l’outil le plus puissant qu’on ait, tout simplement parce que c’est l’outil du concret et du quotidien. »
Lumir Lapray : Je reviens d’un long séjour aux États-Unis, dans des anciens bastions miniers — l’est du Kentucky, la Virginie-Occidentale, des territoires qui votaient à 70 % pour les Démocrates jusqu’en 2016, et qui aujourd’hui sont passés à 75 % pour Trump. Là-bas, j’ai retrouvé des réflexions très similaires à ce qu’on vit ici, en France : un grand sentiment d’abandon, et surtout cette question qui revenait partout : « Qui parle pour nous ? »
Parce qu’en face, le discours progressiste, le discours écologique, n’est pas incarné par des gens qu’ils connaissent. Le messager est aussi important que le message. Et quand t’as pas les codes, pas les diplômes, pas l’accent attendu, ta parole n’est pas prise au sérieux.
C’est la même chose ici. On ne peut pas reconstruire un rapport de confiance sans changer qui porte la parole. Ce n’est pas une question de bonne volonté, c’est une question de structure du pouvoir militant. Et si on ne la remet pas en cause, on continuera à parler au nom des gens, sans eux
À quoi pourrait ressembler une écologie populaire aujourd’hui — et surtout, par où on commence
Clément Sénéchal : Une écologie populaire, pour moi, ce n’est pas une écologie de la sensibilisation ou des petits gestes. C’est une écologie de conflit social. Il faut assumer le rapport de force, viser les structures de pouvoir, remettre en cause l’appareil productif et l’État.
Ce qu’on appelle parfois écologie dominante, c’est une écologie de la mise en scène : des happenings calibrés pour les médias, des campagnes moralisantes, des stratégies hors-sol. C’est une écologie du spectacle, qui fait du bruit mais ne change rien. À l’inverse, ce qu’on a vu émerger avec les Gilets jaunes, les Soulèvements de la Terre ou Dernière Rénovation, c’est l’ébauche d’un front populaire écologique : des formes de mobilisation horizontales, décentralisées, conflictuelles.
« Il faut faire émerger une gauche de rupture, capable d’assumer l’antagonisme, et de faire passer une écologie du clivage devant celle du consensus »
Et ça suppose un vrai basculement stratégique. À mes yeux, une des tâches politiques centrales, c’est de destituer les appareils de la gauche bourgeoise, qui ont évité le conflit pour préserver leurs positions. Il faut faire émerger une gauche de rupture, capable d’assumer l’antagonisme, et de faire passer une écologie du clivage devant celle du consensus. Tant qu’on ne fera pas ça, on restera dans l’impuissance organisée.
Lumir Lapray : C’est pour ça que je reviens toujours au syndicalisme, peut-être de manière un peu obsessionnelle — mais vous comprendrez pourquoi. Parce que pour moi, c’est l’outil le plus puissant qu’on ait, tout simplement parce que c’est l’outil du concret et du quotidien.
Quand tu bosses chez Veepee, qu’il fait 36 degrés dans l’entrepôt, qu’il n’y a plus de pause chaleur et que des femmes tombent dans les pommes à la chaîne, tu n’as pas besoin d’un grand discours sur l’écologie. Tu as besoin de quelqu’un qui dit : « Le droit du travail, ça dit ça. Donc maintenant, vous allez dans la salle de pause, il y a la clim’ ». Et ça, c’est le syndicat qui le permet.
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Mais aujourd’hui, ce relais a disparu dans beaucoup d’endroits. Et tant qu’on ne reconstruit pas ça, on ne s’en sortira pas. Et ça, c’est un message qu’on doit porter. Et surtout, un message qu’on doit porter là où les gens vivent. Dans les entrepôts Veepee qui décorent le long de la ligne TER de Lyon, à Ambérieu, en Bugey. Dans les entrepôts Amazon. Chez les aides-soignantes. Là où se croisent les classes populaires racisées et blanches.
On doit accepter de se réinsérer dans la vie réelle, de devenir représentant de parents d’élèves, de monter des assos d’usagers, de se former, de se présenter aux municipales. Elles arrivent en 2026. Et si on ne veut pas se retrouver face à un Sénat d’extrême droite demain, c’est maintenant que ça se joue.
Lire aussi Pourquoi l’écologie perd toujours, de Clément Sénéchal au Seuil.
Lire enfin Ces gens-là, de Lumir Lapray, publié à la rentrée chez Payot.






