Avec son œuvre sonore immersive « Puissante Vulnérabilité », la Lyonnaise Odalie invite le public à un voyage introspectif au cœur des crises écologiques et sociales. Mêlant nappes électroniques et voix de penseurs contemporains, cette création inédite tisse une conversation imaginaire autour de nos fragilités humaines et de notre perte de lien avec le vivant. Une véritable synthèse poétique et bouleversante de la pensée écologique d’aujourd’hui, qui s’apprête à partir en tournée dans toute la France.
La salle est plongée dans l’obscurité. Plusieurs enceintes entourent le public. Assise sur des poufs ou à demi-allongée, la cinquantaine de personnes se laisse transporter par un savant mélange de musique électronique, de punchlines écologistes, et de sound design. Bienvenue dans l’expérience « Puissante Vulnérabilité », l’œuvre sonore par laquelle l’artiste française Odalie donne voix à la crise de sens qui traverse notre ère. Un voyage vers nos fragilités humaines, nos conflits intimes, et ce qui nous unit.
« Les émotions sont des ralentisseurs. Si le dogme est d’aller de plus en plus vite, il y a de moins en moins de places pour les émotions. » Pendant 50 minutes, les phrases défilent, anonymes, mêlées aux nappes et les rythmes synthétiques d’Odalie. Et semblent se répondre. Sur le programme, on lit qu’il s’agit des voix de scientifiques, philosophes, auteurs ou d’activistes de renom : Pablo Servigne, Olivier Hamant, Samah Karaki, Timothée Parrique, Eva Sadoun…
Quinze heures d’entretiens, patiemment collectées, ont été nécessaires à Sophie Griffon, de son vrai nom, une ancienne de Radio France passée par le militantisme, pour orchestrer cette conversation imaginaire. Comme un grand banquet des nouvelles pensées actuelles, s’y confondent crises sociales, écologiques et interpersonnelles en une même « crise de la sensibilité ».
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Une triste conjugaison de pertes de liens avec le vivant, avec soi-même et avec les autres, à laquelle répondent, doucement, les mots – si galvaudés – « amour », « tendresse », « douceur » et « vulnérabilité ». Comme des signaux qu’il y a là sinon la solution, a minima des remèdes. Et au bout du compte, une vraie synthèse de la pensée écologique d’aujourd’hui. Qui donne des frissons, des larmes, et de l’espoir.
Odalie prépare la tournée hexagonale de « Puissante Vulnérabilité » avant une date prestigieuse à Grenoble, en 2027.
Ton installation fait une grande place aux mots de scientifiques et penseur·ses d’aujourd’hui. Tu souhaitais d’abord rendre leur pensée accessible ?
Odalie : Au moment où l’on remet énormément en question l’avis des scientifiques, l’art est un bon endroit pour leur redonner la parole. D’autant que dans le cadre d’une œuvre artistique, cela touche des personnes qui ne seraient pas allées les écouter…
Alain Damasio expliquait qu’à la place de La Zone du Dehors et Les Furtifs, il aurait pu écrire des traités de politique, mais que ça n’aurait pas touché autant de monde. La forme du roman, avec des personnages politisés auxquels on s’attache fort sentimentalement, ça a beaucoup plus d’impact émotionnel.
Moi, je suis en capacité de faire de la musique. J’ai lu tous leurs livres, mais je sais que tout le monde ne le fera pas. L’idée est donc de récupérer le fond de leur pensée, et d’essayer de les mêler à ma musique pour que ce soit plus accessible. En 50 minutes, tu en comprends le sens, et tu vois que leurs pensées convergent.
L’écoute laisse beaucoup de place à la méditation et au questionnement, et beaucoup d’images viennent en tête. On a envie de voir le film ! Était-ce une option ?
L’écoute se fait dans le noir justement pour ne pas imposer d’image. Chacun·e peut se les imaginer, depuis ses souvenirs, ses relations, de façon très personnelle. Pendant l’installation aux Subsistances à Lyon, des personnes pleuraient à chaque séance. Être dans le noir, cela permet de se lâcher des pleurs sans que ce soit un problème.
« Toutes les personnes que j’ai interviewées m’ont parlé d’amour. C’était même le centre des solutions, tout le temps »
Les passages les plus tristes sont plutôt au milieu. La fin est plus positive, et je laisse un peu de temps pour ne pas ressortir tout·e bouleversé·e. Après l’expérience, les personnes restent souvent dehors pour discuter de ce qu’elles ont vécu, de leurs vulnérabilités, même si elles ne se connaissaient pas au départ. Il y a un passage sur la masculinité et des hommes sont venus me remercier d’avoir exprimé ça. Ça les a touchés.
Il y a un moment de bascule particulièrement poignant où l’œuvre glisse vers une sémantique différente, où l’on aborde l’amour, la tendresse, la douceur, comme remèdes. Cette idée de remettre l’amour au centre de nos vies, à la place de la compétition ou de la quête de puissance, ce n’est pas si répandu.
Oui et pourtant, toutes les personnes que j’ai interviewées m’ont parlé d’amour. C’était même le centre des solutions, tout le temps. La poétesse Cindy Pooch m’a cité « À propos d’amour » de bell hooks, Pablo Servigne m’a cité le pape François, alors qu’il est complètement athée. Le consentement, la souveraineté personnelle, sont aussi des choses qui reviennent beaucoup dans les interviews.
Aider les autres à être, accepter leur « non » comme un cadeau et non comme une agression, ça revient tout le temps. Comment apprendre à connaître nos propres limites. Être plus puissant sur ces sujets-là en groupe, c’est la possibilité d’avoir des revendications politiques ensuite qui ne sont pas seulement personnelles. En étant des individus tout cassés, sans compréhension de nos limites, de nos besoins, de notre fatigue, est-ce qu’on a les moyens de lutter ? Ce lien-là apparaît tout le temps.
Peux-tu raconter comment se sont passées les interviews ?
Pablo Servigne fait partie des premières personnes que j’ai rencontrées. J’avais lu plusieurs de ses livres, annoté plein de choses, et j’avais été extrêmement touchée par ce qu’il dit sur l’entraide. De manière très personnelle, j’avais très envie de lui poser plein de questions. Ça m’a beaucoup touché qu’il accepte. Il voulait aussi que l’on se parle de musique électronique, dont il est fan. Le fait qu’une personne aussi connue prenne le temps de répondre à mes questions, ça valide aussi le sens de la démarche, ça fait du bien.
Je suis allée chez lui dans la Drôme et c’était un très bel échange. On a passé toute la journée à questionner ses livres, à discuter de qui il était, son parcours. Son nouveau livre, Le réseau des tempêtes, sur l’entraide au niveau local, j’ai l’impression que c’était une discussion qu’on avait eue pendant l’interview. Ces rencontres, ça m’a fait grandir, et je crois que ça a aussi fait quelque chose aux personnes interviewées.
Quand je leur ai envoyé l’installation, toutes m’ont dit qu’elles souhaitaient se rencontrer. C’est assez impressionnant de voir autant de personnes aller dans le même sens, malgré des angles et des spécialités différentes, et dire à peu près la même chose, juste avec un prisme différent.

Quelles questions leur as-tu posées ?
J’avais une liste de questions que j’ajustais. C’est marrant, je ne posais pas de question sur la mort, mais elle revenait tout le temps. Dès qu’on parlait de vulnérabilité, de spiritualité, de rituels. A-t-on besoin de rituels dans notre société, maintenant que l’on n’a plus de religion ? Comment exiger la lenteur quand la terre brûle autour de nous et qu’il faut agir très vite ?
Un moment, quelqu’un dit : « Il y a urgence et en même temps, il faut qu’on prenne le temps ». Comment faire ?
C’est compliqué, et je n’ai pas même répondu moi-même. Mais je trouve intéressant de montrer nos paradoxes. Les accepter, c’est quelque chose d’un peu révolutionnaire. On n’a pas tout le temps besoin d’être cohérent. La cohérence, c’est les robots.
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Olivier Hamant explique que l’ultra cohérence est une secte. On a besoin d’individus qui se questionnent tout le temps, qui changent. Les croyances que j’ai aujourd’hui, demain seront différentes parce que je suis innovante, que la société change, que les gens autour de moi changent.
Si l’autre change tout le temps, cela implique d’être toujours soi-même toujours dans une posture d’accueil de l’autre comme il est, à ce moment-là.
Je lis beaucoup sur l’amour en ce moment, et beaucoup sur des couples, les associations de long terme. Pour qu’une histoire dure dans le temps, avec quelqu’un ou avec un groupe, il faut accepter que les gens vont changer. C’est une preuve d’amour. On revient à cette question de l’écoute de l’autre.
Ce qui vient contredire le modèle du travail industriel avec des rôles, des fonctions, être payé pour faire la même chose longtemps. Cette constance imposée, c’est aussi une violence au travail qui produit du malheur. Quelqu’un dans l’œuvre dit que cela traverse toutes les classes sociales, tu es d’accord avec ça ?
Oui, la sociologue du travail Haude Rivoal, spécialiste des masculinités, raconte que nos histoires personnelles sont en fait universelles, qu’elles font société, parce que tout le monde les vit.
Évidemment qu’il y a des classes qui subissent plus de domination que les autres. C’est clair et net. Ce n’est pas du tout ce qu’elle est en train de dire. Mais nombre de violences concernent toutes les classes.
On met souvent les individus les uns contre les autres, en compétition. On aurait tout intérêt à comprendre que même le dominant subit lui aussi, et lui aussi aurait intérêt à le comprendre. Et d’essayer de regarder avec son prisme, avec sa lentille, pour être plus doux, de manière globale.

Quels autres moments ont contribué à construire « Puissante Vulnérabilité » ?
La rencontre avec le chercheur et biologiste Olivier Hamant m’a vraiment touchée. Il dit combien la robustesse du vivant va complètement à l’encontre de notre culte de la performance. Avec Sylvain Charlat, chercheur au CNRS, ils m’ont expliqué que la loi de la nature n’est pas la loi du plus fort. On s’est trompé d’interprétation pour justifier le modèle du capitalisme à cette époque.
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J’ai aussi adoré parler avec Samah Karaki, qui est neuroscientifique. J’étais chez elle à Paris et si elle garde une posture de scientifique, elle a été plus intime au bout d’un moment. Pour elle, la plus belle preuve d’amour, c’est de donner de l’écoute et de l’attention. C’était la dernière phrase de l’interview. On est restées en silence toutes les deux, j’essayais d’intégrer ce qu’elle venait de me dire, et elle était aussi traversée par l’émotion.
Peut-on dire que toute organisation ou projet, dans sa manière d’être au monde, dans ses rapports ou non de domination, d’écoute de l’autre, d’accueil, est politique ?
Oui, et d’ailleurs c’était aussi très important pour moi de ne pas avoir que des scientifiques. Dgin de Marbre, une performeuse et une travailleuse du sexe qui pratique le BDSM, a énormément de choses à dire sur de la vulnérabilité. Parce que c’est son quotidien, et tout particulièrement la violence et la vulnérabilité des hommes, avec qui elle travaille principalement. C’était un échange passionnant.
J’avais envie que ce soit tout mélangé et qu’on ne sache pas qui parle. Entre la neuroscientifique et la personne travailleuse du sexe, la poétesse ou l’économiste. J’avais envie que ça se croise, entre histoires intimes de personnes engagées et avis passionnant liés à des pratiques. Un des chercheurs parle de son fils, quelque chose de très intime. De ces interviews, je crois que chacun est reparti avec quelque chose.
Odalie prépare la tournée hexagonale de « Puissante Vulnérabilité » avant une date prestigieuse à Grenoble, en 2027.






