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Jean-François Julliard : « La crise sanitaire a montré à ceux qui doutaient encore qu’on ne peut plus continuer comme avant »

par Calixte de Procé
3 février 2021
Jean-François Julliard Greenpeace

Jean-François Julliard - © Jacob Khrist / Greenpeace France

Il fait partie de ces figures de la mobilisation citoyenne qui réclament avec insistance une vraie justice sociale et environnementale. Jean-François Julliard, directeur général de Greenpeace France, revient pour Pioche! sur cette année 2020, marquée par la crise sanitaire mais également par cette mobilisation citoyenne « de plus en plus forte et de plus en plus radicale ».

Lancement officiel : Jean-François Julliard fait partie des parrains de Pioche!. Pour participer, cliquez ici.

Lors du premier confinement, nombreux sont ceux qui rêvaient de ce fameux « monde d’après ». La crise sanitaire devait sonner la fin de la récréation et préfigurer une relance raisonnée, synonyme de transition écologique et de justice sociale. Si les récentes actions du gouvernement ne laissent rien présager de bon, entre détricotages des propositions de la Convention citoyenne, loi « sécurité globale » et passage en force de la 5G, la mobilisation, elle, s’intensifie et réclame des prises de position fortes et assumées pour protéger l’humain et la planète.

Directeur général de Greenpeace France depuis 2012, Jean-François Julliard revient, pour Pioche!, sur quelques-unes des dernières actualités de l’année 2020, entre crise sanitaire, justice climatique et masques qui tombent. Celui qui a également été directeur exécutif de Reporters sans frontières entre 2008 et 2011 partage sa vision de l’engagement citoyen pour tendre vers plus de justice sociale et environnementale.

L’année 2020 aura été marquée par une crise sanitaire inédite. Selon vous, cette dernière a-t-elle contribué à un éveil de la conscience écologique ?

Jean-François Julliard : La préoccupation environnementale existe déjà depuis plusieurs années. On le voit notamment avec la mobilisation de la jeunesse ces dernières années sur les questions climatiques. Personne n’avait jamais vu des jeunes se mettre en grève pour le climat. Par ailleurs, l’environnement est systématiquement cité parmi les premières préoccupations des Français. Selon moi, la crise sanitaire a surtout montré à ceux qui en doutaient encore qu’on ne peut plus continuer à faire comme avant.

Depuis le premier confinement, de plus en plus de personnes réclament un changement de modèle de société afin de protéger l’humain et la planète. Finalement, ce « monde d’après » ne se heurte-t-il pas à un manque de volonté politique ?

Beaucoup de responsables politiques n’ont aucune conviction environnementale

Il faut être lucide. Au niveau international, beaucoup de responsables politiques n’ont aucune conviction environnementale. Plusieurs grands pays à l’impact déterminant sur l’écologie mondiale ont, à leur tête, des dirigeants qui ne changent rien. Ces gens refusent de s’emparer des sujets car ils n’y croient pas, ou alors ont d’autres préoccupations. Pour ces personnes, les intérêts économiques sont plus importants.

Au-delà des politiques, d’autres acteurs freinent ce nécessaire changement. Des entreprises, des intellectuels, des économistes… Tous s’accrochent à un système qui les fait vivre, et bien vivre, au détriment de l’immense majorité et de la planète.

En France, le gouvernement a été contraint par le Conseil d’État de prouver, sous trois mois, qu’il respecte ses engagements climatiques. En quoi cette décision marque-t-elle une avancée décisive ?

C’est la première fois qu’une autorité judiciaire demande à l’État de justifier que la trajectoire de réduction des émissions de gaz à effet de serre pourra être respectée. Jusqu’à présent, l’État n’avait aucune contrainte, obligation de résultats ou sanction en cas d’échec. Tout le monde parle de neutralité carbone car ça fait bien sur une feuille de papier et, surtout, c’est un engagement bien pratique. Les dirigeants peuvent s’engager sur 2050, ils ne seront plus au pouvoir quand il faudra rendre des comptes.

Pour la première fois, le Conseil d’État demande au gouvernement d’expliquer par A + B comment il compte tenir ses engagements. Et si ce dernier n’est pas en mesure de prouver qu’on va dans le bon sens, l’administration pourra le forcer à changer ses politiques publiques.

À lire : le Conseil d’État donne 3 mois au gouvernement pour prouver ses engagements face à l’urgence climatique

Lorsqu’il a été élu, Emmanuel Macron s’est pourtant très vite positionné sur la scène internationale en disant vouloir jouer un rôle important dans la lutte contre le réchauffement climatique. Ce dernier a même fait le tour du monde avec sa formule « Make our planet great again ». Trois ans plus tard, la déclaration ne s’apparente-t-elle pas à un coup de com’ malvenu ?

Emmanuel Macron a clairement fait preuve d’opportunisme politique

Emmanuel Macron a clairement fait preuve d’opportunisme politique. Il a très vite compris qu’il était important de positionner son discours sur la question environnementale, notamment vis-à-vis de certaines personnes qui l’avaient élu. Pour lui, la meilleure manière de s’imposer était de se mettre en avant sur la scène internationale et de s’opposer à ceux qui faisaient moins bien que lui. C’est facile de le faire face à des leaders comme Donald Trump ou Jair Bolsonaro. Ce qui a très vite posé problème, c’est ce double discours et le décalage grandissant entre la parole et les actes. Aujourd’hui, on est bien loin des promesses de 2017.

Plus récemment, le Président de la République a comparé les réfractaires de la 5G à des « Amish »…

Quand j’ai entendu cela, j’ai tout de suite pensé à Nicolas Sarkozy et son « l’environnement, ça commence à bien faire » au Salon de l’Agriculture en 2010. Tout à coup, le masque est tombé. Emmanuel Macron a d’autres préoccupations et l’écologie n’est qu’un élément de communication politique.

Mais l’écologie est-elle compatible avec l’innovation technologique ?

Soyons clair : être écolo, ce n’est pas systématiquement être contre la technologie. Nous soutenons souvent des innovations, notamment pour les énergies renouvelables, ou la cartographie et l’imagerie aérienne. En revanche, nous n’avons pas un amour aveugle de la technologie. Lorsque certains veulent déployer la 5G avant d’avoir couvert tout le territoire français en 4G, on est en droit de se poser des questions. Cette innovation doit être mise en balance avec le coût environnemental qu’elle induit. Sur le sujet, nous réclamons un vrai débat plutôt que de se précipiter, tête baissée, comme le gouvernement le fait.

C’est uniquement à cause de la polémique que le gouvernement a annoncé des études sur l’impact de la 5G. Mais, dans le même temps, il commence à vendre les premières fréquences aux enchères.

Sur le sujet, plusieurs élus locaux sont montés aux créneaux pour demander un moratoire sur la 5G. Parmi eux, des maires écologistes récemment élus lors des dernières municipales. À titre personnel, que retenez-vous de ces résultats que certains qualifient de « vague verte » ?

Je ne peux que me réjouir qu’il y ait des maires écolo aux commandes de grandes villes de France. J’ai grandi à Bordeaux et, quand j’étais étudiant, personne ne pouvait imaginer avoir un maire écologiste. C’est arrivé, et c’est tant mieux.

Aujourd’hui, il y a beaucoup de choses à faire à l’échelle locale, que ce soit sur les transports en commun, la végétalisation des villes, le traitement des déchets, le déploiement des énergies renouvelables. L’échelon local est super intéressant pour sensibiliser le plus grand nombre aux bienfaits de la vision écologiste dans notre société. Qui peut s’opposer à une meilleure qualité de l’air, à une meilleure alimentation, à une meilleure gestion des déchets ?

Vous êtes directeur général de Greenpeace France depuis 2012. En huit ans, comment l’engagement citoyen a-t-il évolué ?

L’engagement citoyen est de plus en plus fort, et de plus en plus radical

Il est de plus en plus important. Chez Greenpeace, de nombreuses personnes se joignent à nous, que ce soit pour relayer des campagnes, signer des pétitions ou s’engager activement. Quand je suis arrivé, en 2012, personne n’imaginait des milliers de personnes dans la rue pour défendre le climat.

Autre point important : l’engagement citoyen est de plus en plus fort, et de plus en plus radical. Cela se mesure au nombre croissant d’actions de désobéissance civile menées par des groupes comme Extinction Rebellion ou ANV-COP21. Aujourd’hui, les gens sont prêts à prendre le risque d’une interpellation pour défendre leurs convictions.

C’est également le cas du collectif La Ronce et son opération « Épine sucrée » qui cible des industriels comme Béghin-Say, Daddy et Saint-Louis. Ces actions sont-elles aujourd’hui le meilleur moyen de se faire entendre ?

Selon moi, il n’y a pas un meilleur moyen plutôt qu’un autre. C’est la conjonction des modes d’actions et des tactiques qui fait la différence. Certaines personnes sont convaincues que la désobéissance civile est la meilleure solution, d’autres se retrouvent plus dans des marches ou dans des pétitions. Il ne faut pas mépriser ou ignorer celui qui ne manifeste pas ses convictions de la même façon que la nôtre. Signer une pétition continue d’avoir du poids, et peut initier ou appuyer d’autres formes de contestations. C’est la diversité des moyens qui donne de la force à ces mouvements.

Cyril Dion a d’ailleurs lancé une pétition appelant à sauver la Convention citoyenne pour le climat. Chez Greenpeace, vous dénoncez « un travail de sape du gouvernement à l’égard des 150 citoyen.nes et de leurs propositions »…

La tournure que prend cette Convention citoyenne nous déçoit mais ne nous surprend pas

La tournure que prend cette Convention citoyenne nous déçoit mais ne nous surprend pas. Depuis le début, et pour tout un tas de raisons, nous n’avons pas confiance dans ce gouvernement, et encore moins confiance en Emmanuel Macron lorsque ce dernier annonce qu’il place l’environnement au cœur de son projet politique. Alors, quand le Président de la République annonce qu’il va reprendre sans filtre les propositions de la Convention citoyenne pour le climat, nous avons des doutes. Greenpeace a pourtant accompagné et participé aux travaux de cette convention.

À la suite des propositions des citoyens, le gouvernement a sorti une série de jokers. Nous craignons que cela continue dans cette voie, et que les propositions soient vidées de leur sens. Dernier exemple en date : le malus écologique sur les véhicules les plus polluants. La Convention proposait un malus pour les véhicules de plus de 1 400 kilos. Le gouvernement a transformé cette proposition en malus pour les véhicules de plus de 1 800 kilos, soit 1,7% du parc auto.

À lire : Cyril Dion somme Macron de reprendre « sans filtre » les propositions de la Convention citoyenne pour le climat

Parmi les dernières revendications portées par Greenpeace, vous appelez à l’instauration d’un ISF climatique. Quel est le sens de cette mesure ?

Avec Greenpeace, nous travaillons sur l’articulation entre les questions sociales et environnementales. Une transition écologique ne doit pas creuser les inégalités mais contribuer à les réduire. Nous souhaitons aujourd’hui que soit rétabli l’impôt sur la fortune avec une dimension plus juste d’un point de vue environnemental, en l’indexant sur les émissions de gaz à effet de serre induites par les placements financiers. Cela rapporterait environ 4,3 milliards d’euros à l’État chaque année, et encouragerait les ménages les plus fortunés à se désinvestir des activités les plus polluantes.

Arte a récemment questionné plus de 400 000 personnes sur l’état du monde et l’urgence d’agir. 55% des sondés estiment que leur avenir sera « plutôt pire », comparé à la vie qu’ont menée leurs parents. Que souhaitez-vous leur répondre ?

Les jeunes ont encore certaines cartes entre leurs mains pour agir. Ils peuvent s’engager avec des collectifs ou des associations mais aussi choisir de travailler ou non pour telle ou telle entreprise. Une chose est sûre, il ne faut pas baisser les bras. C’est dans l’action qu’on peut redevenir optimistes.

Tags : AssociationCollectivités territorialesInterviewONGPolitique

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