En 2025, journalistes, rédactions, écoles de journalisme et syndicats se sont unis pour créer la Charte de Marseille, un cadre collectif pour aborder de façon complète les sujets journalistiques liés à la migration, sans instrumentalisation et avec méthode. Un nouvel outil déontologique pour le traitement de l’info, alors que le changement climatique amplifie les enjeux migratoires, et que la profession s’inquiète de dérives de médias comme CNews ou BFMTV.
Lancée le 29 avril 2025 lors des Assises du journalisme, la Charte de Marseille sur l’information et les migrations se veut la « petite sœur » de la Charte pour un journalisme à la hauteur des enjeux écologiques, publiée en 2022 et signée depuis par plus de 2 000 journalistes et une cinquantaine de rédactions. À son tour, elle a rassemblé de nombreux·ses journalistes, des rédactions (Mediapart, L’Humanité, Splann!…), des syndicats et des écoles de journalisme, décidé·es à relever les défis posés par la couverture des migrations.
Cet outil-boussole engage ses signataires à respecter un cadre déontologique : rectifier les informations erronées, traiter les migrations comme un sujet transversal. Une exigence d’autant plus nécessaire que les liens entre dérèglement climatique et migrations sont rarement abordés sur les plateaux télévisés. Alors même que, selon le Haut Commissariat pour les réfugié·es (HCR), les catastrophes climatiques ont provoqué 250 millions de déplacements internes en dix ans, soit environ 70 000 par jour.
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Cet été encore, l’évacuation de plus de 200 000 personnes en Gironde après les incendies (un exemple parmi d’autres) a surtout été commentée sous l’angle de la sécurité. Rares sont les médias à avoir rappelé la responsabilité de l’État face au dérèglement climatique, ou évoqué les déplacements que celui-ci provoque, pourtant bien documentés par les scientifiques du GIEC et jusque dans les expositions (« Migrations et climat »).
Quant à l’article 4 de la Charte de Marseille, « Veiller à ne stigmatiser aucune population », il résonne tout particulièrement dans le contexte actuel : une pétition réclamant l’interdiction de CNews a recueilli, à ce stade, plus de 700 000 signatures après que l’auteur de l’attentat de Trappes a invoqué le rôle des médias dans sa construction idéologique. Entretien avec Julia Monfort, journaliste et porte-parole de la Charte de Marseille.
Pourquoi a-t-on besoin d’un outil comme la Charte pour parler de migration ?
Julia Montfort : Dans son livre Ils ne sont pas d’extrême droite, ils font l’extrême droite, Sylvain Bourmeau explique comment tout un pan de médias dits de droite, ou même de gauche, ont fait le lit des idées d’extrême droite sans vraiment le vouloir, mais ont imposé ces idées-là. Sur les questions de migration, c’est très flagrant.
On associe très souvent l’immigration à des questions de délinquance, de criminalité. Ou alors, à l’opposé, à de la vulnérabilité. Or la migration est un sujet qui touche aux questions environnementales, d’éducation, de politique, de géopolitique, et d’économie. C’est un sujet qui mérite d’être traité dans sa transversalité.
« Le traitement médiatique qui est proposé au public nous semble biaisé et tronqué »
Avec différent·es journalistes, nous avons pris acte de la nécessité d’un sursaut pour permettre au public d’envisager cette thématique de manière beaucoup plus diverse et variée. Cela, au moment d’une polarisation extrême qui s’opère sur ces sujets, avec une surmédiatisation et une surreprésentation dans les médias d’opinion, qui imposent cette thématique et ses préjugés accolés comme une priorité.
Cette charte vient donc permettre aux journalistes français·es de se remettre en question sur le traitement médiatique qui est proposé au public qui nous semble biaisé et tronqué, manquant de transversalité.
Comment s’est concrétisé ce besoin de créer cette charte à Marseille ?
Comme tous les journalistes je pensais savoir traiter ce sujet. Mais pas du tout. On était en 2017, avec un traitement médiatique terrible sur les arrivées des exilées syrien·nes. Petit à petit il y a ensuite eu les réfugié·es ukrainien·es, qui elles·eux ont bien été appelé les « réfugié·es ukrainien·nes » et qui ont reçu un accueil tout à fait favorable.

Nous hébergions alors un jeune exilé tchadien à la maison. Cette cohabitation pendant deux ans avec une personne dans une extrême vulnérabilité m’a ouvert les yeux sur l’ampleur et la grande complexité des questions posées par l’immigration. J’ai pu contribuer au média Guiti News, qui propose de faire collaborer en binôme des journalistes réfugié·es et journalistes français·es sur les questions de migration. J’y ai rencontré des journalistes soucieux·se de ces enjeux, avec l’envie d’agir.
De son côté, l’association Désinfox-Migrations, qui rassemble des chercheur·ses travaillant sur les questions d’immigration environnementale, voulait rapprocher médias et monde de la recherche en vue d’un traitement médiatique plus précis sur les migrations. Avec des confrères et des consœurs, on s’est dit qu’il fallait aller plus loin, et créer la petite sœur de la Charte pour un journalisme à la hauteur des enjeux écologiques, tout juste lancée, autour des migrations.
Nous avons écrit cette charte et ses 11 articles avec les chercheur·ses de Désinfox-Migrations. L’idée est de créer une boîte à outils et une boussole pour les journalistes. Pour qu’iels ne puissent plus se tromper, qu’iels connaissent leurs propres biais et soient capables de les éliminer. Par exemple les biais liés aux théories racistes, comme celle du grand remplacement, ou au réflexe d’associer immigration et insécurité, ou immigration et délinquance…
Comment expliquer l’absence des scientifiques et de chercheurs et chercheuses sur les questions de migration dans les médias de grande écoute ?
Parce que c’est le règne de l’opinion et des éditorialistes. Il n’y a pas plus belle marchandise médiatique que le sujet des migrations, instrumentalisé à la fois par certains médias d’opinion et par certaines personnalités politiques. C’est vieux comme le monde. L’émergence et le renforcement de ces médias d’opinion dicte l’agenda médiatique autour de ces questions, sans faire aucune place aux chercheurs et aux chercheuses.
Certain·es refusent d’ailleurs de s’y rendre. Car aller sur le plateau de CNews pour expliquer que oui, la théorie du grand remplacement est une théorie raciste, et qu’Aurore Bergé, qui est quand même ministre de la lutte contre les discriminations, se trompe quand elle affirme que c’est légitime de se poser la question, c’est compliqué. Parce qu’en face, vous risquez de vous exposer à des questions à charge.
« On aimerait que les médias du service public puissent se former, et être à la hauteur »
Un manque de rigueur et d’honnêteté est également présent. Et c’est là où on touche aux questions de déontologie. Les journalistes sont là pour exposer des faits étayés et vérifiés, pas des opinions sur les migrations. L’idée de la Charte de Marseille, c’est vraiment d’amener les journalistes à se former sur ces sujets. Et se rendre compte qu’il faut se rapprocher de la recherche, et inviter des chercheuses et des chercheurs en plateau.
Le chemin est long. On ne se fait pas d’illusions sur certains médias, mais on aimerait que les médias du service public puissent se former, et être à la hauteur. On y voit encore trop souvent de l’opinion et de fausses informations sur ce sujet.
Quelles actions mettez-vous en place autour de l’adoption de cette Charte ?
Des formations sont possibles, en binôme journaliste-chercheur.e, de deux heures à une ou deux journées. Outre le travail sur les biais et préjugés, cela permet de réaliser combien cette thématique est transversale, et permet de couvrir de nombreux sujets passionnants.
« Si la question de l’immigration est une bonne marchandise médiatique, on oublie que derrière, il y a des vulnérabilités »
La Charte est aussi étudiée en écoles de journalisme. Six écoles ont signé la charte et ont intégré ses articles dans leur journée de cours autour de la déontologie. Si on se pose ces questions au moment de la construction de son esprit critique et des fondamentaux du journalisme, les biais ne s’ancrent pas trop.
Cette charte, c’est de la pure déontologie. Il n’y a pas de politique ni d’idéologie. Ce n’est pas du lobbying. C’est juste les droits et devoirs de la profession de journaliste. Dans un sens, nous complétons la Charte de Munich (ou Déclaration des droits et des devoirs des journalistes, signée en 1971 à Munich par la Fédération européenne des journalistes, comprenant 10 devoirs et 5 droits comme celui de « rectifier toute information qui s’avère inexacte », ndlr.).
Pourquoi les sujets du climat et de l’écologie vivent-ils la même instrumentalisation ?
Depuis les réseaux sociaux et le téléphone, il faut capter l’attention. Quand je faisais mes études et mes stages de journalisme, on m’a dit texto : « Les gens ne s’intéressent pas aux trains qui arrivent à l’heure. » Or, si la question de l’immigration est une bonne marchandise médiatique, on oublie que derrière, il y a des vulnérabilités. Qu’il y a autant d’histoires que de trajectoires d’exil. Qu’on ne migre pas forcément uniquement parce qu’on est menacé dans son pays. C’est un sujet tellement vaste.
Comme l’indique l’article 6 de la charte « Être vigilant.e sur les termes employés. Migrant·es, immigré·es, réfugié·es, étranger·es ou demandeur·es d’asile n’ont pas la même signification. Les journalistes veilleront à employer les mots les plus appropriés ».

De plus en plus de productions du think tank l’Observatoire de l’Immigration et de la Démographie sont reprises dans des médias comme Le Figaro, Marianne, le JDD. Qu’en penses-tu ?
Cet observatoire est 0% scientifique. Cela a été précisé par différents journaux, différents médias, différentes enquêtes. C’est du pur lobbying anti-immigration. Malheureusement, certains médias ont invité ces personnes-là, notamment son représentant, et propagent de la désinformation.
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Les chercheurs et les chercheuses de Désinfox-Migrations se sont beaucoup mobilisé·es pour informer les journalistes, et leur rappeler que ces personnes-là n’étaient pas des scientifiques. Ils sortent de pseudo-études permettant par la suite de faire des gros titres.
C’est comme ça que vous vous retrouvez avec des chiffres complètement fous qui voudraient vous faire croire que les réfugiés afghan·es en France veulent instaurer la charia. C’est grave.
Selon les estimations du GIEC et du CEREMA, rappelées par le président de Singa France, Benoît Hamon, dans Accueillir toute la richesse du monde, en finir avec les mensonges sur l’immigration (Stock, août 2026), 450 000 logements, 55 000 locaux d’activités et 10 000 bâtiments publics seraient rendus inutilisables par la montée des eaux en France en 2100, si l’État ne fait rien. Avec des conséquences très importantes sur les déplacements et les migrations internes. Penses-tu que ces enjeux de déplacement peuvent faire naître un autre rapport aux migrations ?
Je suis assez pessimiste. On garde espoir, et cette charte permet de continuer à croire que les choses peuvent changer. Mais on a quand même face à nous des médias d’opinion en roue libre, et des médias qui pensent avoir un traitement médiatique équilibré, pluraliste, impartial, mais qui ne l’ont pas. Ils ne respectent pas les règles élémentaires de la déontologie journalistique.
« Il faut faire connaître cette charte »
Et puis, il reste toujours cette question sous-jacente dans le traitement médiatique, liée à nos perceptions des personnes. Les immigré·es ukrainien·es nous ressemblent, pas les personnes en demande d’asile à Calais, et qui n’ont donc, aux yeux de certain·es, pas le droit au même statut et à la même considération.
Quelles sont les suites pour la Charte ?
Nous nous sommes constitué·es en association. Nous avons récemment rejoint Droit à l’info, une initiative de QuotaClimat et des Surligneurs qui rassemble et diffuse des ressources gratuites pour aider la société civile à mieux comprendre les mécanismes de la désinformation et renforcer son esprit critique, initialement au sujet du climat, et plus récemment sur les migrations.
On entre surtout dans cette phase où il faut faire connaître cette charte. C’est vraiment notre objectif cette année. On adorerait que la charte arrive en plateau télé et que des journalistes puissent nous interroger, nous questionner, nous challenger même sur le pourquoi de ce texte-là.
Consulter les signataires et signer la Charte de Marseille sur le site Internet dédié.






