Réinterroger nos liens au vivant, c’est le pari de l’exposition du duo d’artistes plasticiens Ambroise&Victor, qui explorent sous des formes à la fois gigantesques et minutieuses nos interdépendances. Leur exposition Intérieurs est visible jusqu’au 5 octobre au centre d’art Labanque à Béthune, dans le Pas-de-Calais, dans une mise en scène épurée et impactante.
Bienvenue dans Labanque, centre de production et de diffusion des arts visuels. Installé dans l’ancienne Banque de France de Béthune, ce somptueux bâtiment en briques rouges offre un écrin raffiné pour les artistes de passage.
En gravissant les marches de l’élégant escalier en pierre pour accéder au premier étage, l’exposition Intérieurs attend les visiteurs. Dans l’enfilade de pièces aux moulures et aux lustres de style haussmannien, chaque pièce est peinte d’une couleur distincte. Chacune d’entre elles abrite des créations, plus mystérieuses les unes que les autres.
Derrière ces œuvres se cachent Ambroise et Victor, artistes originaires de Grenoble. Le duo voit le jour pour la première fois en 2015 pour un premier dessin : un immense éléphant à l’échelle sur les murs extérieurs de Mains d’Œuvres, tiers-lieu de Saint-Ouen-sur-Seine. Une première collaboration qui nourrira un univers partagé et qui sera l’initiateur d’autres projets en tandem.
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Un parcours immersif
Entre les murs de Labanque, un parcours itinérant est aménagé, agrémenté d’une dimension sonore grâce à l’artiste musical Thomas Vaquié, qui s’est associé au projet pour créer une bande son.
Dans cette déambulation aux allures de cheminement dans le temps, chaque salle aborde une étape du cycle de la vie : du « temps des origines », au « voyage en introspection », à « l’âge d’or », jusqu’au « cycle de la régénération ».
Le vivant en majesté
Dès la première salle, peinte d’un bleu profond, le ton est donné. On découvre un univers singulier, où les animaux sont maîtres, du sol au plafond. Au mur trône le dessin à l’encre d’une vache, sur le sol un tapis représente deux serpents qui s’entrelacent et sur la cheminée est posé un œuf en céramique.

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La vache, à elle seule, c’est plus de 600 heures de travail.
« La vache, à elle seule, c’est plus de 600 heures de travail », déclare Victor. En effet, sur l’année qui vient de s’écouler, impossible de quantifier exactement le nombre d’heures qu’Ambroise et Victor ont passé à penser et réaliser les œuvres exposées. Leur processus créatif, lent et minutieux, s’oppose à la création contemporaine et son urgence à produire beaucoup et vite. Victor explique : « Créer une œuvre demande déjà beaucoup de travail en amont. Cela passe par des recherches sur la mythologie et le naturalisme. L’objectif est de construire une narration autour de ce que l’on est en train de peindre ».
Puis vient le travail à quatre mains. « On fait tout ensemble, ajoute Ambroise. On discute beaucoup en dessinant. »
« Faire sortir le dessin de la feuille »

En poursuivant dans l’enfilade de pièces, impossible de manquer l’immense dessin d’ours qui se déploie du sol au plafond. Monochromes, les dessins sont réalisés en lavis à l’encre de Chine, qui permet d’obtenir des nuances allant du noir jusqu’au blanc en diluant plus ou moins l’encre à l’eau. « On a développé la technique ensemble, donc on a quasiment le même trait », précisent-ils. Cette méthode confère à leurs œuvres une profondeur et une finesse remarquables.
Cette exposition nous a vraiment poussé à l’expérimentation.
Si le lavis est leur procédé de prédilection, les artistes se sont frottés à de nouvelles techniques artistiques : sculptures, tapis, mobile… « Cette exposition nous a vraiment poussés à l’expérimentation. C’était très enrichissant de faire sortir le dessin de la feuille de papier et de l’amener vers d’autres supports. » Face à l’ours, une pièce sculptée représentant un cochon marque cette nouvelle perspective artistique. « C’est un accomplissement pour nous de pouvoir passer du plat au volume. Ça signe le début d’une nouvelle série. »
« Nous ne sommes qu’une partie minime d’un grand tout »
En s’immergeant plus profondément au cœur de l’exposition, la dernière salle saisit le thème de la régénération, dans un décor rouge profond. Une œuvre mobile d’une chauve-souris, qui déplie et replie ses ailes, incarne cette thématique. « Lorsque ses ailes sont fermées, elle révèle une plante en fleurs. Mais quand les ailes sont ouvertes, elle expose un cycle de décomposition où des champignons et animaux nécrophages transforment la mort en vie », expose Victor.

« Même quand le chaos survient, il contient déjà la vie d’après », ajoute Ambroise. Et la figure du pangolin en est la preuve : animal à qui on a imputé à tort l’origine du Covid, sous ses écailles, il ne cherche qu’à imaginer l’après du désastre qu’on lui attribue.
Car les œuvres d’Ambroise&Victor sont ainsi construites : elles peuvent s’aborder par différentes lectures. « À première vue, on voit simplement un animal. Mais lorsque l’on se rapproche, on distingue des microcosmes dessinés. Et lorsque l’on regarde précisément dans ses intérieurs, on perçoit une histoire, elle-même connectée avec un autre intérieur ».
L’Homme est intrinsèquement lié à la nature.
« L’intérieur au sein des animaux, c’est aussi exprimer cette interconnexion avec le vivant : tout est interdépendant, développe Ambroise. En tant qu’humains, nous ne sommes qu’une partie minime d’un grand tout. L’Homme est intrinsèquement lié à la nature, ne serait-ce que par les bactéries qui nous habitent : on est déjà des écosystèmes en nous-mêmes. »
Une esthétique animiste

Au-delà de l’esthétique travaillée et impactante, Ambroise et Victor cherchent à interroger notre rapport à la nature. Leur approche, empreinte de poésie, s’éloigne d’une démarche scientifique pour embrasser une vision animiste, selon laquelle chaque élément de la nature serait doté d’une âme. « On a une fascination pour le vivant, déclare Victor. L’émerveillement est vraiment central dans notre travail, il nous nourrit pour créer. »
Exposition Intérieurs visible au centre d’art Labanque à Béthune, du 6 mars au 5 octobre 2025
Propos recueillis par Jean-Paul Deniaud






