Difficile de faire plus à-propos. Alors que le festival Bien l’Bourgeon annonce une programmation tournée vers – notamment – la guerre culturelle que mène l’extrême-droite dans l’espace médiatique, l’événement se voit retirer sa subvention par le département de l’Isère, en raison de la présence de l’artiste Médine à la programmation. De quoi alimenter les discussions, ce week-end, devant les concerts d’Acid Arab et Zoufris Maracas, comme lors des tables rondes, auxquelles nous aurons le plaisir (et la fierté) de participer pour cette 8e édition. On en parle avec Fabien Givernaud, directeur artistique.
« Le Département de l’Isère retire 4.000 euros de subventions à un festival à cause de la présence du rappeur Médine. » « Isère. La venue du rappeur Médine à ce festival fait des remous, une polémique éclate. » Depuis quelques jours, les titres de la presse, locale comme nationale, sont à l’unisson. Ce festival, c’est Bien l’Bourgeon, un événement pluridisciplinaire qui se tient dès aujourd’hui et jusqu’à samedi à Gresse-en-Vercors, à un peu moins d’une heure au sud de Grenoble. Avec ce nom si fleuri, on a peine à croire que la « polémique » vient de là.
D’autant que le programme de cette 8e édition – la première sur ce nouveau site – proposé par l’association grenobloise Mix’Arts s’annonce, certes, « engagé sur les questions de transition écologique en milieu rural », mais rien qui ne vaille une surveillance de la DGSI. En journée, des spectacles, conférences, et animations à prix libre, « afin de garantir l’accessibilité à tous les publics ». En soirée, les concerts du groupe de trance à dreadlocks Hilight Tribe, de la rappeuse de l’année Theodora, des chansonniers Zoufris Maracas ou du son dancefloor d’Acid Arab. Et, donc, de Médine.
Ce qui est reproché à l’auteur de « Don’t Laik », sorti en 2015 ? C’est un non sujet, balaie le festival dans leur communiqué du 23 mai, soutenu par de nombreux artistes, syndicats et professionnels de la culture, le rappeur havrais n’ayant jamais été condamné. Au contraire, il s’agit, « dans un contexte de montée des discriminations et du racisme », poursuit l’association, de la programmation « d’un artiste engagé sur ces enjeux ». Et dont la remise en question de sa venue « soulève de légitimes interrogations ». Car si Bien l’Bourgeon est tourné vers l’écologie, le festival n’en oublie pas d’inscrire le sujet dans un contexte politique plus global.
« Chaque année, on a une thématique en lien avec des questions de transition écologique et sociale » explique à Pioche! Fabien Givernaud, le directeur artistique et fondateur de l’association, venu de l’éduc’ pop’ et du militantisme politique. Pour cette 8e édition, ce sera la question des médias. Car, dit Fabien, « le racisme, les fake news, (sont) devenus tellement banals ». Ainsi, l’ancienne correspondante à Jérusalem pour Le Monde Claire Bastier y récitera un conte intitulé « Jérusalem dans la peau », et plusieurs documentaires viendront interroger la xénophobie et la violence dans les médias de l’extrême-droite.
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Nous aurons par ailleurs le plaisir de participer à certaines des conférences organisées, par la voix de notre bonne plume Samuel Chabré. Nous discuterons ainsi « Traitement médiatique des questions écologiques », aux côtés d’Isabelle Bégou de Climat Médias, et de Philippe Vion-Dury de la revue Fracas, où il s’agira de porter la coulpe d’un journalisme écolo « engagé » mettant à distance les plus pauvres. Et animerons une rencontre sur et avec les médias locaux, vus comme « vecteurs de liens sociaux », répondant aux enjeux de « pluralisme » et de « besoins démocratiques ».
Pourquoi est-ce qu’un événement comme Bien l’Bourgeon s’intéresse à ces questions ? Et comment se tissent les liens entre contexte politique, programmation artistique et équilibre économique d’une association culturelle de territoire ? On a notre petite idée, mais on a voulu entendre les mots de Fabien Givernaud là-dessus, avant de le retrouver ce week-end. Et si l’entretien a été réalisé avant l’annonce de la suppression de la subvention par l’Isère au festival, on n’a pas été déçus.
« Aujourd’hui, « le bruit et l’odeur » de Chirac, c’est devenu la norme »
Cette année, vous avez choisi de mettre la question médiatique au centre des échanges qui auront lieu pendant le festival. Pourquoi avoir fait ce choix ?
Fabien Givernaud : Chaque année, on a une thématique en lien avec des questions de transition écologique et sociale. C’est large, mais là, les médias prennent depuis quelque temps un tournant problématique. 81% des quotidiens nationaux vendus, et 95% des hebdos nationaux vendus appartiennent à quelques milliardaires. Et nombre d’entre eux poussent une idéologie très claire : réactionnaire, d’extrême droite. Le média un peu réac, quand j’étais jeune, c’était TF1, le média des grands-parents qui disaient des dingueries de temps en temps. Maintenant, TF1, c’est limite devenu un média progressiste alors qu’il n’a jamais changé son positionnement politique.
Le racisme, les fake news, tout ça est devenu tellement banal. Au début des années 2000, lorsqu’un politique disait une dinguerie raciste, ça faisait le tour des médias. « Le bruit et l’odeur » de Chirac, on en parle encore. Aujourd’hui, « le bruit et l’odeur », c’est du pain quotidien. Le racisme et la post-vérité sont devenus la norme. Or, ces médias et notamment la télévision ont un impact très fort sur la manière dont les gens pensent et votent. Dernièrement, le licenciement de Guillaume Meurice de France Inter pour une blague, ou le bad buzz médiatique de l’humoriste Merwane Benlazar parce qu’il portait une barbe et un bonnet, ça m’a choqué.
Pourquoi est-ce dans un événement festif, musical, culturel comme Bien l’Bourgeon qu’il faut adresser ces questions ?
La culture est un outil d’éducation et d’émancipation très fort, elle fait réfléchir. À Mix’arts, on s’est toujours pensé comme une structure d’éducation populaire. Faire juste un festival de musique, on y verrait moins de sens. On le fait sur des concerts à l’année, parce qu’on kiffe l’artiste, mais on essaye de proposer d’autres choses en festival, et de faire réfléchir à des sujets de société.
« La culture doit s’emparer de ces questions-là. Sinon qui va le faire ? »
De plus en plus d’artistes travaillent en lien avec des universitaires, des scientifiques. Cela fait donc aussi complètement sens d’accueillir la culture scientifique dans son événement culturel et artistique. D’autant que les discours d’intellectuels et de scientifiques sont vus comme anxiogènes, et sont donc peu mis en avant dans les médias. A contrario, davantage de place est donnée aux éditorialistes et autres polémistes. La culture doit s’emparer de ces questions-là. Sinon qui va le faire, hormis une forme d’élite à l’université ?
En tant qu’acteur culturel, te sens-tu menacé par ce contexte médiatique ?
Oui, c’est une évidence. Pendant trois ans, on a piloté l’événement culturel, universitaire et militant Le Mois décolonial, qui abordait les questions d’antiracisme, de néocolonialité, etc. On a clairement été boycottés, depuis la ville de Grenoble jusqu’à l’État. On est même passé chez Quotidien, qui était venu chercher le buzz. Beaucoup de médias ne comprenaient pas pourquoi on s’emparait de ces questions-là, et pensaient que cet événement était piloté par les Frères musulmans et les grands barbus. Alors que les questions de racisme dans la culture, on n’est pas du tout exempt de ça.
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De l’autre côté, les gros médias locaux ne soutiennent pas vraiment les structures culturelles comme les nôtres. Et les autres petits médias locaux et spécialisés, ou les radios associatives, font un boulot de malade, mais sont précaires et ne sont pas soutenus.
Selon toi, que serait-il souhaitable de construire en termes d’écosystème médiatique local, d’un point de vue culturel ou politique ?
Ici on a eu pendant longtemps Le Petit Bulletin, un média culturel qui s’est arrêté là il y a deux ans et a repris sous un autre nom, Vraac. Ils font un vrai taf, sont sur le terrain, et sont passionnés. Ils soutiennent bien les structures culturelles du territoire, mais ils ne peuvent pas trop être critiques, parce qu’ils sont financés par de grosses institutions culturelles ou des collectivités. Un autre média génial s’appelle Le Postillon, axé sur la popol’, très peu sur la culture. Il manquerait peut-être un média pour politiser la culture. Car même dans les milieux militant ou alternatifs, peu savent comment fonctionne le secteur culturel.
Dans le cadre des prochaines élections municipales, je me suis attelé à faire un bilan Culture des dix dernières années en interrogeant plus d’une cinquantaine d’acteurs culturels. Le résultat a été confronté aux élus à la culture de la Métropole et de Grenoble lors d’une réunion publique. Et on s’aperçoit que même au sein des acteurs culturels, c’est compliqué de parler de ces sujets-là, parce que chacun est dépendant de ses subventions et essaie de sortir d’une certaine précarité sectorielle.

Consommer de la culture, c’est un acte politique. À qui tu donnes tes 40 balles pour aller voir un concert ? Payer une petite asso ou une multinationale, j’ai l’impression que même dans certains milieux militants ou politisés, on ne se rend pas compte de la façon dont fonctionnent le milieu culturel et des inégalités qui traversent notre secteur. Avec Mix’Arts, on organise des événements qui fonctionnent plutôt bien. Il y a du monde qui nous suit et nous soutient. Mais le modèle économique est très fragile et tient parce qu’on est très mal payés. Ce n’est pas tenable. On fait venir plus de 55 000 spectateurs sur l’année, et pourtant nous sommes assez peu soutenus par les collectivités, hormis depuis peu par la Ville de Grenoble. Un média qui explique un peu tout ça, ça manque.
Quels autres sujets relatifs aux médias vous abordez cette année avec le festival ?
Ce qui me choque et même me rend triste, c’est le traitement médiatique du conflit israélo-palestinien. Il n’y a quasiment aucune solidarité envers la population palestinienne dans les médias. Ils sont déshumanisés. On parle de terroriste d’un côté, pas de l’autre. C’est vraiment situé. C’est du racisme. Et à partir du moment où tu critiques le gouvernement d’Israël, tu es antisémite. Ça devient un délire. Guillaume Maurice qui se fait virer pour une blague qui, en plus, au fond, est tristement vraie, tout le monde s’en aperçoit désormais. Nous organisons une table ronde sur le traitement médiatique des conflits internationaux pour en parler.
« À partir du moment où tu critiques le gouvernement d’Israël, tu es antisémite. Ça devient un délire. »
Nous allons aussi aborder les questions écologiques par le prisme médiatique. Et mettre en avant des médias indépendants, locaux que nous aimons bien.
Comment le public du festival va accueillir ces rencontres selon toi ?
C’est un peu une expérimentation. On arrive sur un territoire rural touristique, potentiellement ouvert à ces thématiques. On a mis le paquet sur les tables rondes, et on va essayer de mettre l’accent aussi dans la communication, pour que les festivaliers soient curieux d’assister à ces conférences, comme aux spectacles, aux ateliers ou aller au village associatif. Beaucoup connaissent aussi l’approche disons intellectuelle du festival, et viennent pour ça.
Et puis il y a aussi des spectacles en lien avec la thématique. La compagnie Sale Gamine, par exemple, est un spectacle qui parle des influenceurs écolos et se moquent de leur style, c’est drôle et à la fois assez critique. C’est un spectacle qui parle bien à tout le monde, surtout aux jeunes. Un autre, c’est une femme qui a récupéré de vieilles lettres de personnes qui ont vécu sous Salazar, a été interviewer des personnes âgées, et en a fait une sorte d’émission radio. Ou encore, il y a cette ancienne correspondante à Jérusalem pour Le Monde, a vécu six ans là-bas et en fait un spectacle de contes.
Bien sûr, certains viennent essentiellement pour profiter de la musique et de la fête et tant mieux. On espère quand même que ça va marcher.
Retrouver toutes les infos et la programmation du festival Bien l’Bourgeon 8e édition, à Gresse-en-Vercors du 29 au 31 juin 2025, sur le site du festival.






