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Achraf Manar : « Il faut donner aux jeunes des classes populaires les moyens de monter leurs propres organisations »

par Jean-Paul Deniaud
1 novembre 2025
Achraf Manar, fondateur de Destins liés

Achraf Manar, fondateur de Destins liés

Avec son association Destins Liés, Achraf Manar crée des ponts entre les jeunes des quartiers et les jeunes des milieux ruraux. L’association transmet les outils et les moyens pour les encourager à devenir des acteurs du changement contre les inégalités sociales et bâtir une « alliance entre les classes populaires ».

France des tours contre France des bourgs ? Petits gestes contre luttes radicales ? Écologie contre justice sociale ? En dépassant certaines impasses du débat public, Achraf Manar plaide pour une transition écologique attentive aux plus précaires, qui s’appuie sur les initiatives portées depuis les quartiers populaires et les territoires ruraux. Rencontre avec ce passeur d’engagement.

Après une enfance passée entre une cité HLM de Bordeaux et un petit village de Haute-Loire, tu t’es engagé très jeune en faveur de la justice sociale et de l’égalité des chances. Comment l’écologie s’est-elle intégrée dans ce parcours singulier ?

Achraf Manar : L’écologie est arrivée très tardivement dans mon parcours parce que je me suis d’abord engagé sur des sujets qui me paraissaient plus urgents, comme l’orientation scolaire et l’accès aux études supérieures… Mes parents sont nés au Maroc, mon père est le seul de sa famille à avoir obtenu le bac, un petit exploit à l’époque, et il est venu en France pour faire des études. J’ai grandi dans un quartier populaire de Bordeaux, mais vu que mon père vient de la Médina de Casablanca qui est un quartier très pauvre, il avait cette obsession de nous emmener ailleurs.

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On a donc déménagé dans un petit patelin d’Auvergne, Sainte-Florine, où mon père a repris une Maison familiale rurale (MFR). Une sociologie et des codes sociaux complètement différents. On était les seuls enfants d’immigrés, on s’est heurté à une certaine fermeture d’esprit et à du racisme. Et en même temps, il y avait des choses très heureuses : l’esprit de village où tout le monde se connaît, le club de foot qui est au centre de la vie sociale…

C’est là-bas, puis pendant mes études à Clermont-Ferrand et en Île-de-France que je me suis engagé dans des collectifs de jeunes. Que ce soit avec des jeunes ruraux ou de quartiers populaires, on partageait les mêmes inquiétudes sur l’école, l’insertion professionnelle, l’avenir. On avait du mal à trouver des stages parce que nous, on a pas le réseau, les oncles et tantes qui peuvent nous pistonner dans les grandes entreprises.

L’écologie est arrivée plus tard, mais toujours avec une approche ancrée dans le quotidien et la subsistance. Des choses très concrètes. Les débats sur les scénarios du GIEC, sur les objectifs à 1,5°C, 2°C ou 4°, ça ne nous parle pas.

Donc dès le départ, tu as associé les sujets de dérèglement climatique ou d’effondrement de la biodiversité avec ton engagement en faveur de la justice sociale ?

Quand on y réfléchit, nos parents étaient déjà dans cette dynamique : jamais de gaspillage, du recyclage, les économies d’énergies… Des choses hype qu’on appelle aujourd’hui sobriété ou upcycling. Mon tout premier engagement, c’était de la lutte contre le gaspillage alimentaire au collège. Mais à ce moment-là, je ne me suis pas dit : « je suis un écolo, je suis la génération climat ».

« Quand les médias ont parlé de « génération climat », on ne s’est pas senti représenté »

Je me suis progressivement intéressé à ces sujets parce que je sentais qu’il y avait un risque de fracture, que toute une partie de la population se dise « OK, l’écologie, ça ne me concerne pas ». Alors qu’on sait très bien que celles et ceux qui vont vivre et qui vivent déjà la crise climatique de plein fouet, ce sont les plus fragiles, notamment dans les milieux ruraux ou les quartiers populaires en France, et dans les pays du Sud global à l’échelle de la planète. Pendant la canicule de 2003, ce sont la Seine-Saint-Denis et le Val-d’Oise qui ont la surmortalité la plus forte. Et dans les campagnes, une grande partie des gens sont confrontés à la pollution des sols ou à la précarité énergétique.

On entend de plus en plus qu’il faut faire la jonction entre la justice sociale et l’écologie, mais pour moi ce sont quasiment des synonymes. Dans l’écologie, il y a déjà cette idée d’harmonie entre les humains, et même avec les autres vivants, et dans la justice sociale, il y a ces questions de cadre de vie, de manières de produire et de consommer.

Les marches pour le Climat de 2019 sont souvent présentées comme le réveil d’une génération entière, prête à se mobiliser sur l’écologie. De ton côté, tu racontes que tu ne t’es pas senti représenté par ce mouvement, comment tu l’expliques ?

Quand on a vu des milliers de jeunes descendre dans la rue, avec les médias qui parlent de « génération climat », on ne s’est pas senti représenté. On ne connaissait pas ces jeunes qui manifestaient et la question du climat nous parlait moins parce qu’il était associé, à ce moment-là, à un vocabulaire d’experts, à des débats techniques sur le nucléaire, à des questions de politiques publiques. Ça pose la question de la représentation : lorsque des classes aisées s’emparent d’un sujet, elles le font forcément de façon située, avec leurs codes et leur langage.

Ce n’est pas une critique. Surtout qu’il y avait dans les marches Climat un truc de candeur et de sincérité dans l’engagement que je respecte beaucoup. Le mouvement a souffert d’un problème d’endogamie sociale qui est plus large, notamment lié au fait qu’il s’est développé dans des espaces – comme les grandes écoles – dans lesquels les classes populaires sont largement sous-représentées.

« On essaye de construire des alliances entre classes populaires,  autant les habitant·es du périurbain que des quartiers populaires et des ruralités »

Ces discours ont aussi été associés à des efforts qu’on demandait aux plus précaires, alors que structurellement, ce sont celles et ceux qui ont le moins contribué à la crise climatique. Quand on demande aux ruraux de moins prendre la voiture, sans proposer d’alternatives, on s’attaque à la mobilité qui est l’un des facteurs les plus importants pour trouver un travail et s’intégrer socialement. Ça fait naître un vrai sentiment d’injustice.

Au-delà des slogans qui appellent à mêler « fin du monde » et « fin du mois », comment ton association Destins Liés aborde-t-elle ce sujet de l’écologie ?

Un des postulats de Destins Liés, c’est que nous n’adressons aucun sujet en particulier. Nous ne sommes pas une organisation qui milite pour le climat, pour le social ou l’insertion professionnelle. On entre par les gens, et il se trouve qu’on peut avoir une galère de logement le lundi, le mardi un problème de mobilité, le jeudi c’est l’orientation scolaire des enfants et le samedi l’alimentation. Dans cette perspective, on garde tout de même en fil rouge la question du groupe social. On essaye de construire des alliances entre classes populaires, dans leur hétérogénéité. Donc autant les habitant·es du périurbain que des quartiers populaires et des ruralités.

« Plutôt que « diversifier » les rangs des mouvements écologistes, il faut donner aux jeunes des classes populaires les moyens de monter leurs propres organisations »

Pendant un temps, les mouvements écologistes parlaient de « diversifier » leurs rangs. Je pense que ce n’est pas le bon angle. Il faut plutôt donner aux jeunes des classes populaires les moyens de monter leurs propres organisations. Ce sont des groupes sociaux qui n’ont pas de pouvoir d’énonciation. Ils n’ont pas la place de s’exprimer par eux-mêmes pour eux-mêmes, dans les médias ou dans la sphère politique. On n’entend pas les réalités sociales de ces gens.

L’ambition de Destins Liés, c’est donc de développer leur autonomie, leur capacité à s’exprimer et à s’auto-organiser, pour développer leurs propres narratifs et leurs propres solutions. Avec aussi l’enjeu de la subsistance : pour avoir le temps de s’engager et de construire des organisations, il faut ne pas être toujours en urgence et en galère d’argent.

Ce rapprochement entre quartiers populaires et ruralités est quasiment absent du débat public. Pourquoi est-ce pertinent ?

On est parti du constat qu’il y a des forces anti-démocratiques et anti-écologiques qui construisent leurs stratégies spécifiquement sur l’opposition entre quartiers populaires et milieux ruraux. Pourtant j’ai bien vu dans mon parcours tous les points communs qui existent entre ces endroits-là. Je vois l’arnaque qui est en train de se construire.

On retrouve des deux côtés le même sentiment de relégation des décisions politiques, des inquiétudes autour des services publics qui s’éloignent, une vulnérabilité à la crise climatique… Ça ne s’exprime pas de la même manière : les quartiers populaires sont touchés par la pollution de l’air alors qu’à la campagne, c’est la pollution des sols. Mais à la fin, il y a la même dégradation du cadre de vie, de ce qui est proche de soi.

À lire aussi : Banlieues Climat : une nouvelle « génération climat » qui parle d’écologie dans les quartiers

Pourtant, l’extrême droite s’appuie sur la peur du déclassement qui existe dans les milieux ruraux et pointe des boucs émissaires. Ce sont des territoires qui ont connu des grands chocs de désindustrialisation, des fermetures de bassins miniers, la réduction de la population agricole… Forcément ça laisse des stigmates.

Mais comme pour les quartiers populaires, il faut faire attention à ne pas figer l’idée qu’on se fait de ces espaces. Quand j’entends de partout qu’il faut lutter contre le Rassemblement National dans les campagnes, j’ai toujours l’impression que l’on pose une étiquette « facho » sur les personnes. Mon message, c’est de dire : les quartiers et les campagnes se font avoir par les même gens qui utilisent le racisme pour les arnaquer conjointement.

Dans les faits, comment se construit cette « alliance entre classes populaires » ?

Ma théorie du changement s’appuie sur la création d’espaces de rencontre entre des collectifs issus des ruralités et des quartiers. Ce sont des jeunes qui ne se croisent jamais, donc ne peuvent pas apprendre à se connaître et s’entraider. On organise des séjours, on propose des formations, on fait du théâtre d’impro… Le but, c’est de tisser de la compréhension mutuelle entre ces jeunes de milieux différents, suffisamment pour former une communauté nationale d’entraide et imaginer ensuite des actions communes.

« Permettre aux communautés locales de prendre conscience qu’elles peuvent se mobiliser pour répondre à leurs problèmes »

Dans ces espaces, on aborde nos préoccupations et combats communs, mais aussi les sujets qui divisent. Typiquement, je n’ai pas envie de mettre sous le tapis la question du racisme. Ne pas l’adresser, c’est pour moi une forme de mépris de classe. Se dire « les gens vivent une misère sociale qui explique le racisme », ça empêche d’ouvrir le dialogue et de s’adresser à l’intelligence des gens.

Le mode d’action de Destins Liés s’appuie sur les principes du community organizing. Qu’est-ce qui t’inspire dans ce modèle d’organisation très en vogue aux États-Unis ?

Le community organizing c’est une méthodologie qui permet aux communautés locales de prendre conscience qu’elles peuvent se mobiliser pour répondre à leurs problèmes. Avec cette approche, l’objectif c’est l’évolution des individus de la communauté. Est-ce qu’ils/elles ont pris en capacité d’action ? Est-ce qu’ils/elles ont pris confiance en eux/elles ? Est-ce qu’ils/elles ont développé des compétences ? C’est essentiel lorsqu’on s’engage avec des personnes qui sont en difficulté, puisque la priorité c’est avant tout de s’en sortir.

À lire aussi : L’écologie s’est-elle définitivement éloignée des classes populaires ? Réponses de Lumir Lapray et Clément Sénéchal

Il y a aussi des objectifs collectifs : est-ce que le groupe gagne en pouvoir ? Est-ce qu’il y a des liens plus solides au sein de la communauté ? Est-ce qu’on parvient à progresser dans notre combat ? La différence principale avec d’autres méthodes, c’est qu’on passe par des petites victoires du quotidien : rénover son logement, décrocher un emploi qui a du sens etc. Si on devait résumer, on peut dire que c’est du syndicalisme citoyen. Ce n’est pas dans l’usine mais dans un quartier ou un village : comment des citoyen·nes peuvent se rassembler pour défendre leurs droits et améliorer leurs conditions de vie ?

On retrouve des exemples partout dans le monde. En Allemagne, le Movement Hub parvient à structurer des habitant·es habituellement loin de l’engagement politique ou des institutions en passant par la question du logement. Ce prisme leur permet d’aborder les enjeux d’énergie, d’alimentation, de mobilité et plus largement de dignité. C’est une vraie inspiration.

Cette approche mise sur le temps long et la mobilisation d’acteur·ices de terrain. Comment perçois-tu les réductions de subventions qui touchent les petites associations ?

Il faut se rendre compte du travail extraordinaire que font les petites associations au quotidien dans les quartiers ou les territoires ruraux. Ce sont des collectifs qui ne sont pas visibles médiatiquement mais qui soutiennent et mobilisent les communautés locales sur tout un tas de sujets : éducation, alimentation, démocratie, écologie, mobilité, inclusion économique, solidarité… Quel que soit le sujet, ce sont toujours elles les plus pertinentes.

« Face à l’extrême droite, il y a une vraie urgence à faire renaître les MJC »

Ces associations sont structurellement sous-financées, et elles vivent en premier les coupes de subventions publiques et les conséquences de la montée de l’extrême droite. Pourtant, elles fonctionnent avec pas grand chose, parfois 1 000 € ou 2 000 € annuels, mais il suffit que la Mairie coupe les aides pour que les projets s’arrêtent. Et du côté des fondations, elles ne sont pas calibrées pour soutenir du micro-local.

Quel rôle peut jouer la culture dans tout ça ?

La culture offre de précieux espaces de rencontre et de politisation. On le voit bien au sein du mouvement : même si l’on ne vit pas sur les mêmes territoires, on a des goûts musicaux, des films, des références qui nous rassemblent. Personnellement, ma politique publique préférée, ce sont les Maisons de la jeunesse et de la culture (MJC). Ce sont des héritières du mouvement de la République des Jeunes, issu de la résistance. Elles ont été construites dans l’après-guerre en zones rurales et périurbaines pour recréer du commun.

Face à l’extrême droite, il y a une vraie urgence à faire renaître les MJC. On a besoin de ces lieux d’émancipation dans lesquels s’ouvrir au monde par la culture : on rencontre des personnes d’autres groupes sociaux, on partage de la musique, on débat, on aiguise notre esprit critique… C’est un premier pas nécessaire vers l’auto-organisation. Plus largement, il faut défendre à tout prix l’éducation populaire qui reste le contre pouvoir le plus fiable pour éviter tout débordement anti-démocratique.

Tags : AssociationcampagneCitoyennetéPolitiqueVille

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