Comment transformer concrètement l’un des secteurs culturels les plus polluants, le cinéma ? Camille Amilhat, intermittente du spectacle, et Enguerran Prieu ont décidé d’agir en créant Ciné Ressource, près de Montpellier, une ressourcerie dédiée aux décors et accessoires de tournage. Visite guidée.
En entrant dans l’immense entrepôt, le regard ne sait plus où se poser. Les rayons du soleil s’asseyent sur un vieux fauteuil vintage qui trône près d’une collection de guitares. Plus loin, plusieurs paquets de cigarettes jouxtent une collection de téléviseurs rétro. Entre les allées méticuleusement numérotées, des étagères débordent de vaisselle, de lampes, de cadres dorés et de valises usées. Autant de pièces prêtes à repasser devant la caméra pour leur prochain rôle.
Sur plus de 2 500 m² de surface de stockage, Ciné Ressource héberge les décors, meubles et accessoires abandonnés après les tournages, destinés à la poubelle. Un sacerdoce écologique tant l’industrie ultra-polluante de l’image laisse peu de place à la durabilité. Les décors, seuls, peuvent représenter jusqu’à 40 % de l’impact écologique d’un tournage selon l’association spécialisée des impacts de l’audiovisuel Écoprod. Dans son ensemble, l’industrie du cinéma génère chaque année 1,7 million de tonnes eq. CO2, soit la consommation annuelle de 180 000 Français·es.
« Pour moi, c’est du bon sens »
Grâce à son implantation stratégique entre Montpellier et Sète, terre d’accueil de nombreux films et séries, la ressourcerie joue déjà un rôle structurant. Dans cet entrepôt, on ne fantasme pas une industrie verte du cinéma : on la met en œuvre, étagère après étagère.

La petite main à l’œuvre pour organiser cet immense cabinet des curiosités s’appelle Camille Amilhat. Derrière son air décontracté, cette femme énergique travaille d’arrache-pied pour proposer un stock le plus complet et rangé possible. Comédienne, régisseuse, décoratrice, cascadeuse : elle a fait mille métiers avant de se lancer dans cette aventure, aux côtés de son associé Enguerran Prieu, ainsi que de son père. « En fait, ce que j’aime, c’est le cinéma. C’est ce milieu qui me passionne. »
C’est quand elle vit l’ancien dépôt, laissé vide après la retraite de son père, que l’idée germa en son esprit : « Je me suis dit que ça serait trop bien de récupérer ce lieu et d’en faire quelque chose qui nous ressemble. Les projets classiques comme les garages ou les box n’emballaient pas vraiment mon père. Quand je lui ai parlé de la ressourcerie, il était ravi, à la fois de voir le lieu reprendre vie et de pouvoir en faire partie, en partageant son expertise de chef d’entreprise depuis plus de 50 ans. Parce qu’il était destiné à rester vide ou à être racheté par quelqu’un d’autre ».
Changer le décor durablement
Dans le département de l’Hérault, de plus en plus prisé par l’industrie cinématographique, l’idée semble couler de source. Et pourtant, rares sont les structures en France à proposer de tels services. « Au-delà de l’étiquette écologique, pour moi, c’est avant tout du bon sens : donner une seconde vie aux décors, c’est logique et nécessaire », affirme Camille.
Un bon sens né d’un constat récurrent dans les coulisses du septième art : l’immense gaspillage. Toujours selon Écoprod, chaque tournage produit en moyenne 15 tonnes de déchets, uniquement en matériaux de décoration. « Dans le cinéma, on jette énormément. Les publicités, c’est le pire. Un jour, on m’a fait acheter trois tondeuses à gazon parce qu’on ne sait pas si le réalisateur en veut une bleue, une rouge ou une verte. À la fin, impossible de les rendre en magasin, même celles non utilisées. On donne, on essaye de revendre, mais dans le speed de fin de tournage, on jette souvent. »
« Au-delà de l’étiquette écologique, pour moi, c’est avant tout du bon sens : donner une seconde vie aux décors, c’est logique et nécessaire. »
Si souvent que Camille tente de repenser le modèle. Alors, elle récupère, trie et range pour rendre possible ce qui ne l’était pas avant. Les accessoires, « la drouille », ces objets qui donnent vie aux décors, sont les plus prisés. D’autant que jeter coûte cher : « une benne, c’est entre 300 et 700 euros selon le tonnage et les matériaux mis ». Les productions trouvent aussi leur intérêt à donner plutôt qu’à jeter.
La majeure partie du stock provient de séries locales comme Tandem, ou encore Demain nous appartient et Un si grand soleil, deux séries emblématiques qui continuent de faire rayonner la région, et pour lesquelles Camille et Enguerran ont travaillé. Sans oublier des longs-métrages comme L’Amour ouf ou Le Comte de Monte-Cristo.
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Pour ce dernier, certains décors, récompensés par un César, ont trouvé une seconde vie à la Ressourcerie. Camille se réjouit d’ailleurs que ces pièces aient pu être réutilisées pour des projets tout aussi nobles, comme l’Opéra Comédie ou le spectacle junior de Barbe Bleue. Une belle preuve que rien ne se perd, tout se transforme.

Tisser un réseau pour pérenniser le mouvement
Dans la lignée d’initiatives comme La Ressourcerie du cinéma à Paris ou ArtStocK en Occitanie, l’équipe de Gigean s’inscrit dans un réseau en construction. « On a rencontré La Ressourcerie de Paris trois mois après avoir commencé. Ils nous ont donné énormément de conseils, notamment sur ce qu’il ne fallait pas faire. Cette année, on les a revus à un salon, on leur a montré le logiciel que j’utilise pour tout cataloguer et ils avaient l’air assez impressionnés. » À terme, l’idée serait de fédérer toutes les ressourceries et loueurs sur une plateforme nationale pour simplifier l’accès au réemploi et mutualiser les moyens.
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« L’aspect écologique est de moins en moins marginal, les gens qui en parlent sont moins regardés comme des extraterrestres. Franchement, le milieu du cinéma fait de plus en plus d’efforts. »
L’impact est déjà réel. Ciné Ressource constate l’émergence d’un souffle nouveau et d’une attente croissante de la part des professionnels du secteur. « L’aspect écologique est de moins en moins marginal, les gens qui en parlent sont moins regardés comme des extraterrestres. Franchement, le milieu du cinéma fait de plus en plus d’efforts. Plein de choses se mettent en place. »
Mais les habitudes ont parfois la vie dure. « Le changement ne peut pas se faire du jour au lendemain, il y a un déclic à avoir. » Il faut du temps pour que les productions suivent, que les moyens soient donnés, que les réflexes s’installent. Et puis, faire de la place à l’écologie dans les décors, c’est aussi ouvrir la voie à de nouveaux métiers. « Par exemple les référents éco-prod. Et en soi, gérer la ressourcerie, c’est un nouvel emploi qui ne se faisait pas, il y a encore dix ans. »
Ciné Ressource est la fabrique d’un autre cinéma plus sobre. Une caverne d’Ali Baba pour la création locale, mais surtout une plateforme d’expérimentation et d’échange pour repenser l’industrie. Ce que Camille Amilhat et Enguerran Prieu construisent avec patience, c’est une fabrique de cohérence. Parce que le dérèglement climatique n’est pas un film de fiction. Alors, on change le décor, durablement.






