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« La fête permet à des personnes très différentes de tisser des alliances pour fomenter des projets communs » – Arnaud Idelon

par Jean-Paul Deniaud
10 janvier 2026
Arnaud Idelon - Boum Boum Politique du dancefloor Planet parade ©Romain Guede

Arnaud Idelon, auteur du livre Boum Boum Politique du dancefloor ©Romain Guede

La différence entre une fête réussie et une soirée pourrie ? Sans doute se sentir à l’aise, ou non, pour se lâcher. Mieux encore, pointe Arnaud Idelon, l’auteur de Boum Boum: Politiques du dancefloor, si la fête est si bonne, pourquoi ne pas cultiver cet état d’ouverture à l’autre et de dépassement des normes et de soi, au-delà de l’événement, pour mieux nourrir la révolte ?

Dans cette nouvelle série d’articles, Pioche! donne la parole aux personnes et structures mobilisées pour le projet d’événement Planet Parade. À rebours du soit-disant green backlash, Planet Parade veut démontrer qu’il existe une envie massive et populaire de protéger notre environnement, en organisant une grande déambulation festive dans Paris en juillet 2027 : s’y exprimeront toute la diversité des personnes engagé·es pour la planète, avec la fête et la musique comme moteurs commun.

Compagnon de route de longue date, depuis ses premières piges dans feu Trax Magazine, plus récemment dans Pioche!, et surtout le média AOC et pour l’Observatoire des politiques culturelles, Arnaud Idelon pose un regard critique et analytique sur deux champs : celui des tiers-lieux – il est entre autre fondateur du tiers-lieu Le Sample à Bagnolet, rédac’ chef du média de l’Observatoire des Tiers-Lieux et coordinateur du diplôme universitaire Espaces communs – et le monde de la nuit.

C’est à ce dernier titre qu’il signe l’essai remarqué Boum Boum: Politiques du dancefloor, publié en janvier 2025 aux éditions Divergences. Arnaud y analyse les ressorts « micropolitiques » de la fête, les conditions d’une bamboche pleinement démocratique, et ses vertus sur la régénération du corps social et des « corps en lutte ». Soit pile les questions en toile de fond du projet Planet Parade, qu’Arnaud a rejoint comme ami et aimable conseiller. Et que j’ai souhaité lui posé ici.

Pourquoi la fête est-elle un élément important de l’équilibre démocratique et citoyen ?

Arnaud Idelon : La fête, comme le jeu, le divertissement ou le sport, est d’abord un temps extra-ordinaire qui permet de s’abstraire d’un temps ordinaire et d’une routine répétitive et aliénante. Or, toute la tradition des anthropologues – Emile Durkheim, Roger Caillois, Jean Duvignaud – nous dit : attention, c’est une soupape sociale ; un pansement pour permettre au corps social de se régénérer et de se vider ses affects tristes, de ses frustrations, mais pour mieux retourner au business as usual.

« La fête aide à refaire collectif et panser les blessures, mentales ou physiques, de l’engagement »

Dans le livre, je parle beaucoup de la dynamique carnavalesque, en disant : attention, si le carnaval porte une critique sociale où l’on va renverser les valeurs, où l’on va jouer avec les normes et les conventions, il programme lui-même un retour à l’ordre établi. En fait, c’est une scénarisation de la déviance, de la dissidence : « Voyez le chaos quand le carnaval dure trop longtemps ».

Ensuite, moi ce qui m’intéresse, ce sont les micropolitiques de la fête : comment le corps social y invente d’autres modes de rencontres, d’organisations ; la fête comme espace de surprise et d’altérité, afin de sortir de nos groupes sociaux et de nos petits univers rapetissés, en quelque sorte.

Qu’est-ce qu’une fête réussie d’un point de vue transformation démocratique ou citoyenne ?

La fête, on aurait envie de croire que c’est une infrastructure avec un certain nombre de composantes : de la musique, un lieu, des gens, des ambiances, etc. Il y a même des ingénieurs de la fête, des experts au service de la fabrication des fêtes. Pourtant, côté public, parfois toutes les composantes sont là, mais la mayonnaise ne prend pas. L’énergie festive, individuelle ou collective, n’est pas là.

« Une fête pleinement démocratique est co-construite avec les personnes qui la traversent »

C’est le cas quand la fête industrielle oublie les corps, les mouvements, le déjà-là, les personnes qui vont traverser cette infrastructure. Certains ne pensent même pas à la réception. Mais il y a aussi des fêtes industrielles qui pensent très finement la réception et le comportement des personnes, où il y a un sur-design, jusque dans l’UX, l’expérience utilisateur, pour surdéterminer les comportements des fêtard·es dans une optique de consommation.

Finalement, les conditions d’une fête réussie, c’est de pas surdéterminer les rôles, laisser de la place au déjà-là, co-construire ces fêtes avec les personnes qui les traversent. L’architecte d’intérieur Paul Marchesseau dit : avoir une optique de design, c’est accepter de ne pas tout designer. C’est vraiment ça.

La Planet Parade vise à démontrer l’envie massive et populaire de protéger notre planète, par l’expression festive et joyeuse de la diversité des engagements. Qu’en penses-tu ?

La Planet Parade vient réactiver une longue tradition de proximité entre la fête et les mouvements de transformation sociale. Dans les années 80, en Grande-Bretagne, le mouvement Reclaim The Streets faisait déambuler les gens dans l’espace public. De grands échassiers dansaient avec des robes, et sous les robes, des personnes avec des marteaux-piqueurs étaient en train de casser l’autoroute Shepherd’s Bush à Londres, alors en construction.

À lire aussi : Qui est MC danse pour le climat, l’activiste qui secoue le mouvement climat par la culture techno

On retrouve cela aujourd’hui avec les collectifs Planet Boom Boom, Les Inverti·es, Pink Bloc, et plein d’autres. Les Soulèvements de la Terre, dans leur livre Premières Secousses (La Fabrique, 2024), parlent beaucoup de la composition : comment lier des personnes qui n’ont a priori rien à voir en termes de trajectoire sociale et culturelle – anarchistes, militants-climats, agriculteur·ices, paysan·nes – autour d’une lutte commune. Et en fait, la fête transpire dans ce livre. On sent l’énergie festive dans les processions-déambulations, les soirées. La fête, c’est un des leviers de la composition.

Vidéo d’une action des Soulèvements de la Terre « sous la forme d’un carnaval », en 2022.

En faisant naître l’altérité, la rencontre et la surprise, la fête est un espace-temps qui permet à des personnes très différentes de se croiser, de tisser des alliances, de fomenter des projets communs ou en tout cas de partager des valeurs communes.

 La chercheuse et philosophe queer et décoloniale Myriam Bahaffou parle aussi de la nécessité de retrouver le désir, de ré-érotiser l’engagement. C’est aussi cela qui se joue dans la fête ?

Tout à fait. C’est ce dont parlent Carla Bergman et Nick Montgomery dans leur livre Joie Militante, Sarah Durieux dans Militer à tout prix ?, et aussi Michaël Foessel dans Quartier rouge, le plaisir et la gauche : avant le plaisir était une valeur de gauche, et maintenant elle serait devenue bien franchouillarde, de la droite à l’extrême droite. Comment retrouver le désir et la joie pour faire face au fatalisme et à la difficulté de cette transformation sociale ? Comment ne pas se rigidifier dans une espèce d’austérité sacrificielle ?

« La fête participe de ce que le mouvement Extinction Rébellion appelle une culture régénératrice du corps des luttes »

Pour que ces mouvements de transformation sociale durent dans le temps, il faut que les personnes qui les composent durent aussi. Si on est juste dans la rage, la colère, la lutte, alors c’est l’épuisement, la dislocation. C’est aussi des rapports de pouvoir et de domination qui peuvent survenir dans ces espaces-là. Et la fête, parmi plein d’autres choses, participe de ce que le mouvement Extinction Rébellion appelle une culture régénératrice de ce corps-outil, ce corps des luttes. Un corps qui vient se régénérer dans la fête, refaire collectif, panser les blessures, mentales ou physiques, de l’engagement.

Comment éviter de faire à nouveau quelque chose d’élitiste, et que cette magie puisse être inclusive ?

Je n’aime pas le mot inclusif, qui peut vouloir dire ramener d’autres personnes à la norme qu’une élite a définie. Comment travaille-t-on avec le déjà-là ? Comment on co-construit ? Comment donne-t-on de la place, une chambre d’écho et de résonance à des pratiques culturelles et festives du territoire qui sont déjà là et qui sont tout aussi légitimes que les autres ?

Et pour moi, c’est toute la question de l’outil. Comment remplacer l’infrastructure, qui vient sur-déterminer les comportements, par l’outil ? Parce que l’outil, selon le philosophe Ivan Illich, c’est le levier par lequel on retrouve du pouvoir d’agir, parce qu’on est en capacité d’en comprendre les tenants et les aboutissants, et d’en faire usage. On n’est pas aliéné par l’outil. Donc, comment on positionne des outils pour que chacun·e puisse s’approprier les règles du jeu, le mode d’emploi et le faire résonner de manière différente en fonction des contextes.

Un dernier mot ?

On pourrait se dire que la fête, c’est un espace-temps : soit un lieu, et une temporalité, souvent associée à la nuit. Pourtant, la fête dépasse souvent cela, avec un before (préparation, vêtements, transport…) et l’after, dans un autre cadre spatiotemporel que la fête (un parc, un appartement), mais où l’énergie festive est toujours là.

Alors, si la fête ouvre des mondes possibles, de désapprentissage, d’invention, de relations, de célébration de notre différence et notre altérité, si tout ce qui s’invente dans la fête, si on l’éprouve collectivement dans notre chair, pourquoi cette fatalité de retourner au business as usual ? Pourquoi revenir à la rationalité et aux conventions du jour ? Pourquoi ce syndrome de Cendrillon ?

Les micropolitiques qui s’inventent dans la fête peuvent survivre à son espace-temps, et se voir prolonger en plein jour, dans l’espace public. Pour imaginer à partir d’elles d’autres modes d’organisation et de relations. Et peut-être, à l’image des émeutes de Stonewall en 1969, ou celles lancées depuis le club Bassiani en Géorgie, en 2018, les voir devenir un véritable mouvement social.

Lire Boum Boum: Politiques du dancefloor, d’Arnaud Idelon, sorti le 17 janvier 2025 aux éditions Divergences.

Tags : CitoyennetéPolitiqueRéflexion

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