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« Préparer le terrain pour des décisions radicales » : la redirection écologique gagne du terrain au sein des lieux culturels

par Baptiste Thomasset
22 juillet 2026
« Préparer le terrain pour des décisions radicales » : la redirection écologique gagne du terrain au sein des lieux culturels

Les jardins partagés de la Friche la Belle de Mai © Sébastien Normand

Coordonné depuis la Friche la Belle de Mai à Marseille, le projet « RE:EC » initie un mouvement collectif en faveur de la redirection écologique des établissements culturels. À partir d’une une étude menée au sein de quatre lieux, ces derniers se préparent à prendre des décisions radicales, à la hauteur de l’urgence écologique et sociale. Un an après son lancement, Pioche! prend des nouvelles de ce projet pionnier.

À quoi ressembleront les lieux culturels demain ? C’est la question que se posent les Marseillais·es de la Friche La Belle de mai, les Parisien·nes de la Cité des sciences et de l’industrie (géré par Universcience), le Centre national des arts de la rue Le Citron Jaune en Camargue et le musée de Grenoble, réunis au sein du projet RE.EC – pour « redirection écologique des établissements culturels ». Mais ici, il n’est pas question d’audit, ou de solutions clés-en-main. Ce projet lauréat de  l’appel France 2030 « Alternatives Vertes 2 » mise plutôt sur le temps long pour « se poser des questions essentielles », créer des espaces de décisions collectives et amorcer des transformations à la hauteur de l’urgence écologique et sociale.

Plus d’un an après son lancement officiel en mars 2025 (voir notre article), cet ambitieux projet est à un point crucial : « la bascule de la recherche à l’action », raconte Camille Jaffard, coordinatrice du projet. Pendant cette première année, une grande enquête a été menée dans les quatre lieux culturels par des chercheur·ses du laboratoire Origens Media Lab. Des heures d’observation et des dizaines d’entretiens avec des professionnel·les et des usager·es pour cerner les pratiques, les habitudes et les représentations de chacun·e.

À lire aussi : « Se poser des questions essentielles » : comment les grands lieux culturels organisent leur redirection écologique

Une fois cette étape achevée, l’heure est désormais à l’action. Les établissements culturels doivent créer un cadre propice aux transformations radicales et aux arbitrages épineux. Le tout, en embarquant largement toutes les personnes qui gravitent autour du lieu. Face à cette tâche acrobatique, ils peuvent compter sur le précieux rapport de 350 pages remis en avril par Origens Media Lab qui « consigne tout ce qu’il faut prendre en compte avant de mettre en œuvre la redirection écologique », selon Camille Jaffard.

Qu’est-ce que les chercheur·ses ont appris en observant les usager·es et les professionnel·les des quatre lieux culturels ?

 

Camille Jaffard : Le rapport pointe d’abord la vulnérabilité des établissements culturels face aux aléas climatiques et sociaux. Certains espaces à la Friche la Belle de Mai atteignent des températures très élevées en été, jusqu’à détériorer les conditions de travail des professionnel·les et remettre en question la programmation culturelle. Dans le musée de Grenoble, les espaces de conservation des œuvres ne sont pas toujours adaptés à l’évolution du climat, et sont souvent débordés.

Chantier participatif • végétalisation, juin 2026 © Yanna Maudet

En même temps, l’étude fait apparaître tous les usages de ces lieux, qui vont bien au-delà de la programmation culturelle. À la Friche par exemple, il y a des gens qui dansent dans les couloirs ou qui font du sport, des nounous qui viennent pour les aires de jeux… Il y a aussi des usages dont on ne se doute pas. Au musée de Grenoble, dont l’accès est gratuit, certain·es usager·es n’entrent que pour accéder aux toilettes.

Pourquoi ces observations sont importantes pour transformer un établissement culturel ?

 

Elles peuvent paraître secondaires, mais ce sont des informations-clé. Avec la redirection écologique, on est amené à faire des choix forts. Chacun·e doit pouvoir exprimer ses besoins et son lien au lieu. C’est indispensable pour ne laisser personne sur le bord, surtout dans nos sociétés qui apprennent à taire ces besoins et ces attachements.

Si on reprend l’exemple de la conservation des œuvres, on ne peut pas repenser le modèle actuel sans prendre en compte l’attachement des conservateur·ices au principe d’inaliénabilité des œuvres (qui empêche toute sortie de collections, ndlr). Ça touche au sens même de leur métier, voire à leur identité. Toutefois, les chercheur·ses ont réussi à identifier quelques nuances : certains y sont attachés pour des raisons politiques, d’autres parce que ce principe est inscrit dans la loi, ou simplement par habitude professionnelle.

« Dans le même temps, des conservateur·ices se disent même prêt·es à adopter des nouveaux protocoles de sélection »

L’objectif est de les adapter aux contraintes matérielles et financières, voire à repenser le rôle social et politique de la conservation, mais d’autres ne veulent pas en entendre parler. Le but de cette étude c’est justement de visibiliser toutes ces nuances, pour les placer au cœur des prises de décisions.

 

Quelles sont les premières pistes d’action qui se dessinent à partir de ces observations ?

 

La particularité de ce rapport, c’est qu’il ne donne aucune préconisation. La démarche de redirection écologique implique de remettre toutes les décisions entre les mains des premier·es concerné·es. On a donc créé des groupes de travail avec des professionnel·les des structures autour de sujets-clés : la gestion bâtimentaire, la gestion des communs, la conservation muséale, le spectacle vivant… Chaque groupe commence à imaginer des pistes de transformation.

« À terme, le projet aboutira sur des guides méthodologiques à destination d’autres établissements culturels »

À la Friche la Belle de Mai, il y a par exemple des enjeux autour de l’eau : comment récupérer l’eau du toit-terrasse ? Peut-on installer un circuit de récupération des eaux grises (issues des douches et lavabos) ? Des toilettes sèches ? Face aux vagues de chaleur, on pourrait aussi considérer les espaces frais comme un commun. Au lieu d’installer la clim’ partout, on peut imaginer un nomadisme des travailleur·ses pour que chacun·e passe deux heures au frais dans sa journée. C’est la différence entre la transition et la redirection écologique. On n’essaie pas de déplacer les vulnérabilités, mais de les atténuer en restant solidaires et en développant un esprit collectif.

Comment s’assurer que ces décisions soient prises collectivement ?

 

La plupart des établissements culturels progressent sur des enjeux techniques, comme la consommation d’énergie ou la gestion des déchets. Mais le moment où ça bloque, c’est celui des arbitrages. L’étude d’Origens Lab a mis en évidence le besoin d’espaces pour penser les transformations. Les professionnel·les sont souvent pris dans l’urgence, les évènements qui s’enchaînent, le manque de personnel…

LaboFriche © Clara Prat

L’objectif maintenant, c’est de préparer le terrain pour des décisions radicales. À la Friche, un groupe-pilote, représentatif des différents collègues, a été missionné pour dessiner la trajectoire socio-écologique du lieu dans les vingt prochaines années. C’est ce type d’espaces qui permet de sortir du court-terme, de s’écouter mutuellement, et d’imaginer d’autres modèles. C’est le cœur de la redirection écologique.

Ce sont aussi des espaces où ouvrir des débats plus profonds, autour des usages et du rôle social des établissements culturels…

 

Dans les faits, ce sont des questions qui se posent déjà avec la réduction des budgets publics dédiés à la culture ou les aléas climatiques. La redirection écologique permet simplement de regarder ces enjeux en face.

« Maintenant, la question c’est : qui osera le premier ? »

L’étude d’Origens Lab montre que chaque lieu réagit différemment. Certains se recentrent sur les missions historiques des établissements culturels (diffusion, conservation…), d’autres mettent l’accent sur l’accessibilité (médiation, gratuité), et une partie s’ouvre même à des besoins sociaux et environnementaux du territoire – comme la Cité des sciences et de l’industrie et sa « Cité de la Santé » qui propose des ateliers de prévention autour de la santé des jeunes.

À lire aussi : À Marseille, la Friche la Belle de Mai répond à l’urgence par la « redirection écologique

 

En documentant tous ces positionnements, le projet RE:EC ouvre des pistes de réflexions plus larges : à quoi doit servir un établissement culturel ? Quelles formes de culture sont valorisées ? Faut-il tout conserver ? C’est pour ça qu’on sent bien que le projet est scruté au sein du secteur culturel. Beaucoup attendent un narratif fort autour de la redirection écologique et des exemples de décisions et de transformations réussies. Maintenant, la question c’est : qui osera le premier ?

Tags : EuropePolitiqueTiers-lieuxTransition écologique

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