Sébastien Guèze, ténor de haut vol et lauréat des Victoires de la musique, a un rêve : faire de l’opéra un art aussi vert que virtuose. Avec son essai BIOpéra, il imagine une scène lyrique divisant par cinq ses émissions de CO₂, entre utopie écologique et réinvention radicale, quand La Bohème 2050, son spectacle-manifeste, prouve que la culture peut être un acte de résistance. Point d’étape lors des RITM 2025 du Centre national de la Musique (CNM), le 14 mai dernier.
Sébastien Guèze n’est pas seulement l’un des ténors français les plus remarquables de sa génération, auréolé d’une Victoire de la musique classique en 2009. Derrière la voix qui a conquis les scènes internationales se cache un artiste obsédé par une question aussi radicale qu’inattendue : et si l’art lyrique, ce monument de tradition et de faste, devenait un laboratoire pour réinventer notre rapport à l’environnement ? Dans BIOpéra, un essai-manifeste aussi court que percutant, il ose un pari fou : diviser par cinq les émissions de gaz à effet de serre d’un opéra. Pas en rêvant, mais en agissant.
Dans ce travail, pour Guèze, la nature n’est ni un décor ni une simple source d’inspiration. C’est un dialogue permanent avec un monde de l’opéra en dissonance, et de là, une urgence. Il l’observe à Venise, où l’eau monte inexorablement ; il la célèbre à Versailles, où les jardins du château deviennent le symbole d’un équilibre fragile. Formé au conservatoire de Nîmes avant de briller à celui de Paris, l’artiste a fait de cette fascination un programme : La Bohème 2050, son film-spectacle qui réinvente Puccini à l’aune des défis écologiques. Ici, la musique n’est plus un refuge, mais un terrain d’expérimentation.

Avec ce premier « BIOpéra », Guèze ne se contente pas de poser des questions : il propose des pistes, des solutions, une vision. L’opéra, art total par excellence, devient la caisse de résonance d’un futur désirable. Entre utopie et pragmatisme, cette recherche croisée – technique et artistique – est une invitation à repenser la création artistique comme un geste politique. Après tout, si la scène peut émouvoir des milliers de spectateurs, pourquoi ne pas en faire aussi un levier pour éveiller les consciences ? La réponse, peut-être, se cache dans les coulisses de La Bohème 2050.
Point d’étape de Sébastien Guèze, au cours d’une des tables rondes des Rencontres de l’innovation et des transitions dans la musique (RITM), organisées par le Centre national de la Musique le 14 mai, à l’auditorium de l’Opéra National de Bordeaux. Et modérée par Antoine Dabrowski, rédacteur en chef de Tsugi Radio.
Antoine Dabrowski : Le parcours d’un chanteur lyrique ténor, comme vous l’êtes, est parfois jalonné de concours, puis de représentations sur des scènes de plus en plus grandes aux quatre coins de la planète. Y a-t-il eu un moment « déclic » où vous vous êtes dit : « Je ne peux plus célébrer la nature sur scène et continuer à prendre autant l’avion » ?
Sébastien Guèze : Le vrai déclic a eu lieu en 2019, lorsque je suis allé chanter un Werther (opéra de Jules Massenet, 1892, ndlr.) à La Fenice, à Venise. L’opéra débute avec cette phrase de Werther : « Je ne sais si je veille ou si je rêve encore ». C’est une ode à la nature. Quand je suis reparti, comme j’étais venu, en avion, avait lieu une période d’aqua altas, un cafetier écopait les vagues qui rentraient dans son café à chaque passage de vaporetto.
J’avais passé ma soirée à chanter la beauté de la nature dans ce sublime théâtre, et je vois ce cafetier face aux aqua altas qui se multiplient toujours plus en raison de nos impacts. Et je continue de voyager en avion. La dissonance cognitive était devenue trop grande entre ce que je véhiculais sur scène et mes pratiques en coulisses. Quel était le sens de tout ça ?
« Vous ne pouvez pas monter un opéra éco-conçu, et ensuite organiser un concours d’orchestre avec 100 violonistes venant de toute la planète »
Ensuite, le COVID m’a permis de tout mettre à plat. Avec une poignée de chanteurs, nous avons créé l’association UNiSSON (qui représente aujourd’hui près de 300 artistes lyriques travaillant en France, ndlr). Et nous avons réfléchi à une trentaine de propositions, rassemblées en 2021 dans le livre BIOpéra, un futur pour l’Opéra ? pour essayer d’aller de l’avant et créer la réflexion. À l’époque, dans le milieu de l’opéra, hormis quelques initiatives sporadiques ici et là, il n’y avait rien sur le sujet. L’idée était qu’il faut se prémunir pour ne pas subir. C’était avant la crise énergétique, puis les conflits d’aujourd’hui.
Aujourd’hui, diriez-vous que vous avez un rapport différent à votre métier de chanteur ?
Oui, forcément. Comment faire bouger les choses depuis les coulisses ? Il a fallu, d’une part, repenser mes mobilités, en refusant des concerts ou des auditions « one shot ». Vous ne pouvez pas être un opéra avec des projets éco-conçus, et derrière organiser un concours d’orchestre avec 100 violonistes venant de toute la planète pour le poste. Tous les efforts réalisés durant la saison sont anéantis en un concours d’orchestre ou une audition.
Ce sont des enjeux compliqués. L’opéra, implanté au cœur des villes, est à l’image de la société. Les curseurs ne sont pas toujours faciles à bouger. D’autant que l’opéra a cette particularité de vouloir rayonner largement. Généralement, et pour le dire de manière caricaturale, les chanteurs américains viennent chanter en Europe et nous, chanteurs français, on va chanter Roméo aux États-Unis. C’est un peu cliché, mais c’est souvent un peu ça.
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Mais comme le plus important est d’être cohérent, j’ai essayé de l’être à mon niveau. Ces tournées décarbonées ont donc eu un impact sur mes revenus, parce que je jouais beaucoup à l’international. Lorsque j’ai aligné mes impacts sur les accords de Paris à hauteur de 80%, avec des mobilités ferroviaires ou douces, j’ai perdu 20% de mes revenus. Lorsque j’ai voulu être 100% décarboné, là, j’ai quasiment perdu la moitié de mes revenus.
Ça a aussi été un peu un échec de ne pas trouver de partenaires. On me disait : « c’est trop idéaliste, trop utopique, on n’y arrivera pas ». J’ai donc voulu prouver par moi-même que c’était possible avec le film La Bohème 2050, avec l’idée de créer cet opéra de manière décarbonée, aligné sur l’accord de Paris dès aujourd’hui, donc moins 80% d’impact, et de le produire dès à présent.
Nous sommes là à plus 50°C, dans les jardins du château de Versailles. Pourquoi l’œuvre de Giacomo Puccini se prêtait si bien à ce premier BIOpéra comme test grandeur nature ?
Le producteur est venu me voir après une intervention lors du festival Atmosphères, à Courbevoie, et m’a demandé comment on pourrait adopter le BIOpéra pour un programme de France Télévisions. La Bohème de Puccini est venue assez naturellement. On est en 2050, face au réchauffement climatique, et au lieu de mourir de froid, comme dans l’œuvre originale, on meurt de chaud. Et les quatre étudiants bohémiens de l’histoire, un peu maudits, qui se rebellent il y a 100 ans, comment pourraient-ils vivre dans le futur ? Il y a ce squat dans les jardins de Versailles, avec une sorte de G20 qui se réunit avec une IA censée sauver le monde.

Et bien sûr, ce BIOpéra est une preuve de concept au sens où ce programme est éco-conçu. Tout ce que vous voyez, c’est issu de prêts de costumes de couturier, ou du recyclage, du surcyclage, de la location. L’objectif est vraiment de prélever le moins possible, et de montrer que l’on peut faire un beau programme, un bel objet, un bel opéra, une esthétique positive, et continuer de s’ouvrir au monde sans lui nuire.
Ce programme est décarboné à environ 80%, donc aligné sur les accords de Paris avec 25 ans d’avance. Les oppositions étaient aussi intéressantes à traiter à travers une œuvre comme celle de Puccini. Ou ces quatre jeunes se retrouvent finalement en échec et essayent de survivre dans les sous-sols, quand des privilégiés bénéficient encore de la clim au-dessus. L’avantage avec l’opéra, c’est que les livrets sont tellement passionnants que l’on pourrait continuer à écrire à partir de ce grand terrain de jeu.
« Je revendique le terme d’« artiviste » pour souligner cette période artistique de transition, où l’on crée de manière plus respectueuse à partir des enjeux contemporains »
D’ailleurs, c’est aussi un travail de création autour de l’œuvre, avec la création visuelle, un film, et ce travail du livret.
Pour France Télévisions, nous avions aussi comme objectif d’ouvrir l’opéra au grand public, avec quelque chose d’assez facile d’accès. Le programme est réduit à 1h15 au lieu des 2h de Puccini. C’est un format très dynamique et concentré sur les personnages principaux. Et c’est vrai que je me suis permis quelques clins d’œil. Au début, Rodolfo regarde Paris et dit : « Ces maudites installations sur les toits de Paris qui fument et chez nous, la clim n’arrive pas à fonctionner ». Au total, j’ai dû m’autoriser à retoucher une vingtaine de mots.
Vous revendiquez le terme d’« artiviste », pourquoi ?
La musique, et c’est aussi le cas pour la peinture, a ses périodes : le baroque, le classique, le romantisme, etc. Je me suis souvent posé la question, en tant qu’artiste aujourd’hui, comment on allait nommer cette période. Pour moi, la création doit continuer de s’ouvrir au monde sans lui nuire ; comment, à travers la contrainte, naît la créativité ?
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Sur scène, plus il y a de contraintes, plus vous êtes créatif. Et c’est très important d’avoir sur scène une responsabilité dans le discours, les nouveaux récits, mais de l’avoir aussi en coulisses. À la fois dans la manière de le dire, et de le faire. Le savoir-faire, c’est très bien, et le faire-savoir, c’est aussi important.
Je dis donc « artiviste » pour souligner que les artistes, à partir des années 2000 et jusqu’en 2050, finalement, s’inscrivent dans une forme de transition pour créer de manière plus respectueuse à partir des enjeux contemporains : écologiques, certes, mais de pair avec les enjeux sociaux.
Pour moi, les deux sont extrêmement liés. Quel est l’impact social de la précarisation des artistes, que permettent des économies circulaires, comment on repense les subventions ? Pour moi, être « artiviste », c’est se poser ces questions à 360°. Et peut-être le courant artistique qui naîtra de cette période sera un courant « d’artivistes », où on aura créé autrement et en cohérence avec les ressources planétaires.
Est-ce que comme néo dans Matrix, une fois qu’on a ouvert les yeux, on ne peut plus revenir en arrière ?
Oui, clairement. Aujourd’hui, je ne fais plus mon métier de la même manière. Je développe davantage de projets personnels, j’essaye de fédérer. Mon bilan de ces cinq années de mobilisation à mon niveau, c’est que ça ne sert à rien de convaincre des gens qui n’ont pas envie d’être convaincus. Et que l’on ne peut que s’associer avec les gens qui ont de la bonne volonté pour aller dans le même sens. Ils deviennent vos meilleurs alliés. Ce fut le cas sur de nombreux projets.

Aujourd’hui, je travaille sur le projet Camion-Opéra, avec l’Opéra de Lyon, pour aller chercher les publics dans les campagnes ou dans une friche industrielle. Comment y installer un petit auditorium avec une qualité acoustique d’excellence, dans lequel on peut jouer de manière amplifiée ou non de la musique classique ? Parce que l’on se pose la question de la démocratie culturelle de l’opéra, et qu’il y a un vrai enjeu autour de la mobilité des publics. Là, c’est une scène ultra mobile que les artistes pourront s’approprier, qui n’a pas besoin d’un chauffeur poids lourd, seulement d’un permis B, ni de trois jours d’installation.
Cet objet est un vrai bijou qui me tient beaucoup à cœur. Lorsque j’ai écrit BIOpéra, j’étais loin de me douter que j’allais développer un jour une scène mobile, travailler sur ces questions-là, faire un film. Aujourd’hui, on me sollicite pour un nouveau film. C’est finalement ouvrir son métier. Mon expérimentation de tournée décarbonée a été un échec, je n’ai pas su convaincre. Mais cela m’a permis de développer d’autres choses, d’autres métiers. On se rend compte que la transition permet de nous réinterroger, et nous amène sur des terrains insoupçonnés. Et je dois dire qu’ils sont source de grande satisfaction.
Regarder « La Bohème 2050 », de Sébastien Guèze, sur la plateforme de France Télévisions jusqu’au 21 octobre 2025.
Lire le rapport d’expérimentation Décarboner l’opéra, 50 pages d’analyse de la démarche du projet La Bohème 2050 jusqu’au film pour réduire les impacts de l’opéra.
Réécouter cette rencontre ainsi que les autres temps des Rencontres de l’innovation et des transitions dans la musique (RITM) du CNM, organisées le 14 mai 2025 à l’auditorium de l’Opéra National de Bordeaux.






