« Imagine, plusieurs jours de méditation qui se terminent en teuf techno. » Le pitch est impeccable. Et c’est peu ou prou ce qu’il se passe depuis plus de dix ans lors des retraites et du festival Dharma Techno. Avec comme maîtres de cérémonie, nul autre que l’un des collectifs les plus célèbres de la fête : les Spiral Tribe.
La 6e édition du Dharma Techno Festival, prévue du 19 au 23 août autour d’un plan d’eau, dans la campagne bourguignonne, ne manquera pas de tenir à nouveau ses promesses.
Un événement à taille humaine – 300 personnes – et participatif ; où les enfants sont accueillis par une école de cirque et peuvent s’initier à la musique électronique ; et où les plus grands sillonnent entre temps méditatifs, mouvement, prises de parole, tâches communes, et la musique de Meltdown Mickey (SP23), Gnawa Famila, la DJ Nono Gigsta…
Mais si depuis 2015, l’événement réunit tout autant les anciens de la techno, les activistes pour l’écologie et la justice sociale, tout comme les férus de méditation, c’est qu’au-delà de l’anecdote, il s’y noue-là une alliance bien plus cohérente qu’on ne le croit au premier abord, autour du soin à soi et aux autres, et de l’engagement.
Rencontre avec les instigateurs de ces espaces de respiration et de résistance : la cofondatrice des Spiral Tribe, Debbie Griffith, alias Feenix 13, Denis Robberechts, enseignant de méditation, et Florent Gauthier, alias Freeflow, coordinateur des Dharma Techno.

Comment la cofondatrice des Spiral Tribe en est venue à imaginer Dharma Techno ?
Debbie : Avec le collectif, après avoir fait nos fêtes en Angleterre, puis en France et en Europe dans les années 90, on a posé les camions dans le Sud de la France. On était au début des années 2000, avec le sentiment de ne plus vraiment trouver de sens dans la fête, que cela tournait un peu en rond. J’ai commencé à faire des retraite de yoga, puis de vipassana. Moi qui était toujours dans la drogue, les fêtes, me trouver 10 jours isolée en silence, c’était une grosse épreuve.
Mais j’ai persévéré, avec de plus en plus de retraites de méditation, tout en gardant la techno à côté. Jusqu’à me trouver un peu entre les deux mondes. J’étais un peu éloigné de mes amis techno, et il me manquait le lien et l’amitié dans la méditation. Ce n’était pas satisfaisant. Et en 2014, je tombe sur le Dharma Yatra, dix jours de marche silencieuse en pleine nature, et je rencontre Denis.
Je lui dis que beaucoup dans la techno sont comme moi, un peu perdus dans la consommation, cherchent un lien spirituel. Denis lance l’idée d’une retraite de méditation de trois jours avec nos musiciens. On rencontre Flow qui nous propose une sono. À peine 6 mois plus tard, on organisait le premier Dharma techno.
Quels liens fais-tu entre ton expérience de la free party et ce qui est proposé par la méditation, et depuis avec le festival Dharma Techno ?
Debbie : Quand on a fait cette première retraite, j’avais un peu perdu la connexion avec la techno. Cela faisait déjà quelques années que je n’y retrouvais plus l’énergie qui nous avait animés. Mais là j’ai vu tout le monde danser, sans produit, c’était fantastique. J’étais trop contente. Et c’est comme ça à chaque fois.
Cette énergie sur la piste de danse est vraiment proche de celle qu’on vivait au début des Spiral Tribe. Et je pense que c’est lié au fait que tout le monde sur le dancefloor est exactement dans le même état de conscience au même moment : rien pris, rien bu, juste passé une journée en méditation, avec l’esprit ouvert.
Denis, toi qui viens du monde de la méditation, comment comprends-tu le lien entre musique techno et méditation ?
Denis : C’est une même recherche de liberté. On ne s’y prend simplement pas de la même manière. Encore qu’il y a des similitudes. L’élan premier, c’est cette nécessité d’un autre chose, ne pas se sentir coincé dans une identité ou une société trop petite, sentir qu’il y a bien plus que ça, et aller chercher cette immensité, quelque chose de complètement différent. Cette force qui nous met en mouvement est la même.
« Beaucoup d’activistes viennent à Dharma Techno. Plein de jeunes du mouvement climat, de l’écologie, de la Zad… »
Le moment de la fête peut être un chemin spirituel. Dans nos retraites, le moment de la danse est autant une méditation au service de la recherche de liberté que les moments de silence. Les deux travaillent à une recherche de découverte de soi, de lâcher prise et de connaissance. Alors, les deux peuvent être unis en un seul chemin.
Pourquoi était-ce important pour vous d’aller d’abord vers le public techno ?
Debbie : Parce qu’il y a beaucoup de souffrance dans le monde de la techno. Ces retraites peuvent être une solution pour ceux qui avaient cet élan et se sont un peu perdus, qui se sont enfermés au lieu de se libérer. Et de l’autre côté, le monde de la méditation a aussi besoin de fête.
Denis : Le projet, c’est la recherche spirituelle. Alors forcément, toutes nos addictions et tout ce qui nous bloque ou nous enferme, à un moment, va être remis en question.
Flow : Et il y a déjà un côté très méditatif en soi dans le milieu techno, de par la musique, la danse et la transe. On arrive à des états similaires à ce que l’on peut retrouver en pratique de méditation. Si ce projet parle à tant de monde, c’est que c’est là un terreau fertile.

Denis : Oui, c’est aussi un public qui a déjà une expérience. Effectivement, par rapport aux autres retraites que je fais, on sent dans les cercles de partage qu’il y a à la fois plus de souffrance, et aussi plus d’expérience d’états méditatifs. Et aussi une sorte de facilité à remettre en question la réalité conventionnelle.
C’est un public propice pour s’engager sur un chemin pas forcément facile, puisque, dans les retraites, il n’y a plus le téléphone, on ne parle plus avec personne, on mange végétarien. Il y a beaucoup de lâcher prise. Mais ce public est prêt à ça parce qu’il sait déjà qu’il y a autre chose à aller chercher.
Debbie : Beaucoup d’activistes viennent aussi à Dharma Techno. Plein de jeunes du mouvement climat, de l’écologie, de la Zad aussi. La communauté techno en général est assez engagée.
Denis : Beaucoup sont très investies dans l’associatif, l’aide aux réfugiés. Pour ces personnes, la méditation vient soutenir leur action de transformation sociale. Cela nourrit mes réflexions et mes recherches de métissage avec la nécessité de présence à soi. Comment les deux ne peuvent pas s’exclure.
Comment la méditation vient-elle soutenir l’action militante ?
Denis : Être activiste, ou se sentir impliqués dans la situation du monde actuel, sans être en capacité de trouver la paix de l’esprit, c’est prendre le risque de se cramer, du burn-out. On va se sentir écrasé et impuissant à se battre quand des décisions politiques sont prises à contresens et ont des impacts énormes.
« Dharma Techno est vraiment une redécouverte : enfin, on peut sortir à nouveau, et y amener nos gamins. »
La méditation peut permettre un repos de l’esprit. On s’assoit ou on s’allonge, on ferme les yeux, on pose l’esprit et pendant un temps, tout ce narratif disparaît. On vit un moment de présence à soi d’une tranquillité extraordinaire, très ressourçante, qui permet de retourner à l’action avec justesse. S’engager pour le monde devient parfois aussi une identité un peu trop forte. La méditation permet d’avoir un lien avec une identité plus profonde, indépendante de celle de l’activiste.
Comment construisez-vous le chemin pendant les retraites ou le festival ? Qu’est-ce qui se passe ?
Denis : Dans les deux événements, nous proposons des méditations silencieuses, des méditations guidées, du mouvement, du silence, puis des moments de musique. Le but n’est pas d’apprendre des techniques ou d’adopter un nouveau système de pensée. Nous, on crée une structure dans laquelle vous allez pouvoir vous déposer en toute sécurité et vous connecter à vous-même pour sentir ce qui est vraiment juste pour vous.
L’idée, c’est de réveiller un contact avec soi, de manière à retrouver les chemins qui nous conviennent. L’instruction la plus utilisée en méditation, c’est d’amener l’attention sur la respiration. Alors, la pensée ralentit et déjà, simplement, il y a une sensation de présence à soi. Puis on entame un chemin de découverte et de connaissance de soi, pour être à même de faire les bons choix et d’entendre ce qui compte pour soi.
La manière d’avancer, c’est observer, comprendre et se poser des questions, afin de repartir avec tout un tas d’étonnements. Et pour ça, il faut poser un peu l’esprit, s’apaiser et observer. Cet état de déconnexion avec le quotidien de la tête rouvre la sensibilité, et est hyper propice à recevoir la musique, à vraiment l’entendre. Et alors là, c’est énorme. C’est beau, c’est fort.

Comment pensez-vous les autres éléments de la fête avec cette visée, justement, de transformation pour les gens ?
Flow : Un des éléments essentiels, et en encore plus sur le festival, c’est l’aspect communautaire, familial. Ce qu’on appelle la tribe dans la techno, et la sangha dans le milieu de la méditation. C’est la même chose. C’est aussi créer du lien, ne plus se sentir seul et être ensemble pour avancer et transformer notre monde dans le bon sens.
Il y a aussi un aspect plus sensoriel : beaucoup de décors, de visuels, de shows lumière, de lasers. Tout comme en cuisine, avec de super bons produits, de préférence bio, locaux, de saison. Ce sont d’autres ingrédients pour que tous les sens soient vécus à fond.
Debbie : Enfin, de la transparence sur notre fragile modèle économique. Être clair, juste et inclusif et accessible. Et donc d’avoir la capacité de dire : on organise ça, on fait notre travail de manière généreuse, et pour pouvoir continuer, on a aussi besoin de vous.
Est-ce plus important encore aujourd’hui, en 2026, de faire ces retraites et ce festival ? Sentez-vous que le public vient chercher des choses différentes qu’il y a 10 ans ?
Flow : J’ai l’impression qu’on vit avec de plus en plus de peurs, dans une société de plus en plus liberticide. Et de travailler sur ces sujets, qu’est-ce qu’une peur, qu’est-ce que ça génère et comment s’en libérer, je pense que c’est très important dans le monde d’aujourd’hui. Et redonner confiance en l’humain, même à toute petite échelle.
« J’ai vraiment retrouvé dans Dharma Techno l’essence de ce qui m’avait profondément parlé à l’époque des free »
De plus en plus d’événements essaient de mélanger une recherche spirituelle profonde avec l’aspect festif. C’est exactement ce dont on a besoin en ce moment, plutôt que de s’isoler et de vivre à travers les réseaux sociaux, les visios. On arrive à un moment où il faut qu’on se serre les coudes.
Denis : Clairement, depuis le Covid, les gens sont déjà heureux d’être là, ensemble, et de l’être d’une certaine manière. Il y a de la bienveillance, des enfants, des personnes sourdes. C’est très inclusif. On s’engage à y rester du début à la fin, ça crée une ambiance. Il y a une espèce d’intimité. Tu ne vas jamais tomber sur quelqu’un de bourré ou qui a pris un truc.
Des espaces comme ça, dans lesquels tu peux te retrouver avec autant d’honnêteté, de transparence, de sécurité, de profondeur, d’interactions positives, c’est super rare. De nos jours, c’est crucial. Il y a aussi plein de gens qui adorent la techno, mais n’y vont plus à cause de la présence des substances. Et Dharma Techno est vraiment une redécouverte : enfin, on peut sortir, y amener nos gamins.

Dharma Techno vous fait du bien, à vous aussi ?
Flow : J’ai grandi avec la techno, les premiers ordis et séquenceurs à la maison, puis le monde de la free party au tournant des années 2000. J’ai vraiment retrouvé dans Dharma Techno l’essence de ce qui m’avait profondément parlé à l’époque des free. Et ce côté famille, une écoute, un amour, quelque chose de connecté. Se retrouver et bosser sur des projets pareils, c’est super motivant.
Debbie : C’est très joyeux d’être avec des amis, Flo, Denis et le reste de l’équipe, que j’ai rencontrés en 2014. C’est toujours un plaisir de se trouver, de travailler ensemble. C’est toujours un défi, surtout le festival, mais ce n’est que la joie. Il n’y a jamais de stress. C’est juste un énorme plaisir.
Denis : Quelqu’un qui vit sa recherche spirituelle isolée des autres, indépendante du monde, ne peut pas vraiment progresser dans sa pratique individuelle. Dans le bouddhisme, l’éthique est très importante sur le chemin spirituel. Et l’éthique, ça veut dire s’engager. La rencontre avec le monde de la techno m’amène sans doute à plus me lancer dans le monde.
Flow : Les retours des participants me nourrissent beaucoup. On nous dit souvent à la fin que c’est l’un des rares festivals où tu repars mieux que quand tu es arrivé : boosté, chargé d’une énergie à dispatcher un peu partout dans son quotidien.
Pour beaucoup, c’est aussi un tremplin vers la méditation, les retraites. Certains se sont mis au yoga, ont diminué ou carrément stoppé leur consommation d’alcool ou d’autres choses. Forcément, ça touche et ça motive.
Informations et réservations sur le site du festival.






