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« Rendre le militantisme accessible à tous » : comment Les Soulèvements de la Terre a popularisé l’activisme radical

By Manon Falloux

October 04, 2026

Le 11 juillet dernier, à Oisy le Verger, la coalition des Soulèvements de la Seine – emmenée par les Soulèvements de la Terre, Extinction Rebellion et les Naturalistes de la Terre – mobilisaient plus de 3500 personnes pour s’opposer au projet de Canal Seine-Nord Europe. L’occasion de faire front en organisant une manif sur les lieux où devraient se dérouler les futurs travaux, mais aussi de rassembler les militants autour d’ateliers, de formations, de repas partagés et de jeux.

Car les Soulèvements explorent une vision du militantisme où l’écologie radicale est indissociable des luttes contre les autres formes d’oppression. Et où le soin, la fête et les moments de vie collective font partie intégrante de la lutte.

Nous avons rencontré Mathilde, membre des Soulèvements de la Terre, pour comprendre les réflexions qui structurent cette stratégie, ainsi que tout ce qu’implique concrètement sa mise en place.

Pourquoi avoir choisi d’ajouter à cette mobilisation un aspect festif, avec des ateliers ou encore des concerts ?

Mathilde : Il y a d’abord un intérêt pragmatique : des personnes qui viennent de loin, parfois du bout de la France ou de pays frontaliers ne viendraient sans doute pas si on proposait seulement une  manif, si il n’y avait pas un lieu d’accueil et de vie agréable pour l’avant et pour l’après.

Depuis plusieurs années, c’est un élément central. Ça permet de créer du lien et de se renforcer. Mais c’est aussi qu’avec la répression qui s’abat tout le temps sur nous et sur plein d’autres mouvements, on a besoin de moments de joie collective.

« Depuis près de deux ans, il y a un rapprochement grandissant entre le milieu militant et l’univers de la teuf techno »

Lutter ensemble, se retrouver avec des personnes qui partagent des fortes valeurs communes, un peu comme si on retrouvait une famille. Ressentir la force et la puissance que l’on peut avoir collectivement. On ne gagne pas souvent, mais lorsque l’on gagne, c’est fort pour nous. Ça crée de la joie, ça crée de l’empuissancement.

Il y a aussi beaucoup de déceptions, de colère, de rage, d’angoisse liées à cette problématique et à l’avenir. Alors, tout ce qui est lié à la fête et à la joie, ça vient s’opposer à tout ça. Parce qu’il est important de ne pas se laisser envahir par le sentiment de désespoir.

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On voit de plus en plus de liens entre les mouvements écologistes et la culture des free parties. Comment l’expliques-tu ?

Depuis près de deux ans, il y a un rapprochement grandissant entre le milieu militant et l’univers de la teuf techno, des raves parties. Pour la plupart des gens, c’est juste des jeunes drogués qui viennent mettre du son et danser sur des musiques lunaires, parfois en abîmant les lieux où ils viennent. Ça, c’est l’image que le grand public a.  Mais l’univers de la teuf a aussi une culture très politique, avec plein d’enjeux politiques communs avec nos luttes.

Parfois, le monde militant est sollicité pour faire des interventions ou tenir des tables pendant les teufs. Au-delà, on se retrouve aussi dans nos préoccupations face à la répression. Là, des lois anti-teufs viennent d’être votées.

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Juste avant, lors de la mobilisation « Méga Canal », des arrêtés préfectoraux dans le Nord et le Pas-de-Calais ont autorisé la saisie de tout matériel de son. Rien ne laissait présager qu’il y aurait une grosse teuf dans le coin à ce moment-là, sauf notre programme, qui n’était absolument pas une rave party, maisdes concerts annoncés depuis longtemps, avec une fin de son à minuit au plus tard.

Même si les Soulèvements de la Terre sont nés de préoccupations écologiques autour de l’accaparement de terre et de l’eau, on s’est ensuite emparé de plein d’autres problématiques qui sont liées à toutes les oppressions systémiques. Il ne s’agit pas de se les approprier, mais de les porter. Il y a un enjeu de formation d’une culture commune.

Au-delà du rapport à la répression, partagez-vous d’autres valeurs communes ? 

Oui, notamment au niveau de l’auto-organisation et de vouloir rendre la fête accessible à tous. Nous, on essaye de rendre le militantisme accessible à tous. De faire des événements gratuits ou à prix libre en essayant d’être le plus inclusif possible. Toutes les valeurs antiracistes, antisexistes, etc. sont aussi identiques dans le milieu de la teuf.

On se lie aussi de plus en plus aux milieux queer, qui sont aussi très festifs. On revendique des sociétés moins oppressives, plus inclusives, plus solidaires, plus égalitaires. Je pense qu’on est très raccord sur ces principes-là, et eux le sont avec nos revendications écologiques. Quand on voit qu’à la fin d’une teuf, il y a quatre canettes qui traînent par terre, mais qu’il y a aussi des grenades ou d’autres choses laissées par les forces de l’ordre qui traînent au sol, on se demande qui abîme le plus.

« Arriver à faire sortir de terre un village comme celui-là, c’est aussi une démonstration de force. »

Monter un village capable d’accueillir plusieurs milliers de personnes, qu’est-ce que cela représente ?

Là, pendant quatre jours, il faut offrir aux gens un espace pour dormir, se laver, aller aux toilettes et manger ensemble. Quatre cantines différentes sont venues avec leur matériel et leur énergie, leur force, en plus de tous les bénévoles recrutés pour les aider à préparer et servir les repas. Arriver à faire sortir de terre un village comme celui-là, et servir jusqu’à 1 500 ou 2 000 repas par jour, c’est aussi une démonstration de force.

Ce travail énorme sur place et, depuis six mois, pour préparer, ça permet de créer des liens entre les cantines, les mutuelles de matos, les divers mouvements militants sur le territoire. On apprend à se connaître et à habiter ensemble. L’une des forces de ces mouvements-là est d’arriver ainsi à fédérer et à créer cette culture commune militante.

Et au-delà de la fête, il y a un accueil camping, une cantine, des concerts, et aussi beaucoup de tables rondes, d’ateliers, de formations. Nous avons fait venir des personnes de l’étranger qui luttent contre des projets un peu similaires, notamment du Rojava ou du Mexique, ou encore pour nous parler de communalisme.

Pourquoi faire de ces mobilisations des espaces de formation et de rencontres ?

Il y a des discussions autour de thématiques qui ne sont pas que écologiques. On s’intéresse à la répression sous tous ses visages. Il y a eu des formations antifa, antiracistes, un atelier d’auto-gynécologie, ou autour de la justice restauratrice. Tout ça, ça dépasse largement le champ de l’écologie radicale. Ça permet d’informer les gens, de se former et de se rencontrer aussi.

Même si les Soulèvements de la Terre sont nés de préoccupations écologiques autour de l’accaparement de terre et de l’eau, on s’est ensuite emparé de plein d’autres problématiques qui sont liées à toutes les oppressions systémiques. Il ne s’agit pas de se les approprier, mais de les porter. Il y a un enjeu de formation d’une culture commune.

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Vous accordez aussi beaucoup d’importance au soin. Qu’est-ce que cela recouvre concrètement dans une mobilisation comme celle-ci ?

C’est un aspect très important, que ce soit dans nos espaces militants hors mobilisation ou dans les lieux de mobilisation. Contre le Méga Canal, il y avait par exemple un espace soins sur le village, avec d’un côté des « médics » pour soigner les petits bobos, voire prendre en charge des urgences, et c’était aussi un lieu d’écoute pour des personnes qui ont rencontré des difficultés pendant les manifs, des peurs ou des traumatismes, ou qui ont subi des oppressions de la part d’autres personnes, ou juste qui ne se sentent pas bien.

Il y a également eu, en amont, des formations pour lutter contre le validisme, le racisme, etc. À chaque début de table ronde ou de discussion, il était précisé que les questions ou remarques qui rentreraient dans des systèmes d’oppression n’avaient pas leur place dans nos luttes. Avant les questions publiques, les gens étaient invités à se réunir par groupe de 4 ou 5 pour réfléchir aux questions que toutes ces interventions leur inspireraient. Ça permet de limiter le risque d’avoir des questions déplacées ou malvenues.

Cette réflexion-là est aussi menée suite au festival Les Résistantes de l’an dernier, et le coup de gueule de personnes racisées à la fin de l’évènement qui trouvaient que des choses n’avaient pas été assez pensées pour limiter les oppressions racistes. Ça a été un coup de massue pour beaucoup dans le monde militant, et on a essayé d’être particulièrement vigilants sur ça. Nous avons notamment mis en place une table ronde sur les « territoires servants » et le colonialisme chimique, et avons accueilli à la fois des luttes en métropole française et en territoire ultramarin ou colonisé.

C’est aussi une façon d’être plus inclusif, parce que dans le milieu urbain, on reste majoritairement des militants de catégories socioprofessionnelles relativement aisées, au moins du point de vue du capital culturel. Le soin nous permet de continuer à fédérer, que tout le monde se sente à sa place, et continue à se rendre dans ces événements qui sont assez décisifs, malgré les difficultés de la lutte au quotidien ou que l’on peut rencontrer lors des mobilisations.

À lire aussi : « Il y a eu une volonté de revenir à des modes d’actions plus massifs, de frapper l’opinion publique pour mobiliser »

Est-ce que ces villages sont une manière d’expérimenter la société que vous souhaitez construire ?

On essaye de mettre en place dans ces petites zones géographiques, la société qu’on voudrait voir advenir. Avec de l’entraide, de la solidarité, des gens qui viennent bénévolement, des prix libres pour les cantines où ceux qui peuvent se le permettre donnent souvent plus que le coût du repas, tandis que d’autres donnent ce qu’ils peuvent. Ça, par exemple, ça fonctionne assez bien.

Qu’est ce qui distingue vos mobilisation d’une manif traditionnelle ? 

On crée un renouveau aussi en revendiquant certains moyens d’action directe, jusqu’au désarmement comme outil de lutte, à côté d’autres outils. Une manif des Soulèvements de la Terre doit, en théorie, avoir une activité de blocage, d’occupation ou de désarmement.

On revendique tous ces modes d’action. On peut faire du plus soft au plus hard, et au sein d’une même mobilisation ou d’un même moment militant, ces modes d’action ne sont pas incompatibles et au contraire se complètent.

Ils se complètent aussi avec du tractage, de l’affichage, des interviews dans les médias, avec des recours juridiques. Il y a tout un panel de leviers et on cherche à tous les utiliser.

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Comment faites-vous pour fédérer autant d’acteurs différents ?

C’est aussi le but que d’aller dialoguer et parfois construire des choses avec des acteurs ou des organisations qui ne semblent pas des alliés naturels de base.

Il y a par exemple eu des alliances avec les chasseurs pour protéger des forêts. Ponctuellement, sur un point précis, on a parfois intérêt à se mettre d’accord. D’autres fois, c’est moins facile et il faut un peu lisser les discours pour qu’un acteur inattendu puisse nous rejoindre. Mais ça permet de fédérer. L’un des principes directeurs de nos actions est d’aller parler à tout le monde, on appelle ça « faire de la composition ». Avec des limites claires, comme ne rien faire avec l’extrême droite et tout ce qui pourrait y ressembler, par exemple.

L’idée est toujours de faire masse, et d’avoir un impact. Les manifestations contre le climat, les grandes marches, c’était un million de personnes dans la rue, mais au final, il n’y a pas eu d’impact. Plus on sera nombreux·ses à descendre dans la rue, à aller se former dans ces villages, à faire la fête ensemble, à soutenir les initiatives, à les relayer au niveau politique, à mettre en place dans nos vies le plus possible les convictions qu’on défend, plus on aura un impact.

Je ne sais plus quel théoricien disait qu’il suffit de 3% d’une population qui se révolte pour faire basculer des systèmes. La plupart d’entre nous est très lucide. On ne va pas changer le monde demain. Mais peut-être peut-on y participer et mettre en place des manières de s’organiser autrement, construire des réseaux de ravitaillement, des réseaux de solidarité, à les renforcer. Ce n’est pas le truc le plus impressionnant, mais ça grandit et ça fait du bien.

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Focus : mieux comprendre le projet Seine-Nord Europe

Concrètement, c’est que le Canal Seine-Nord Europe ? 

Le projet de Mega Canal est un projet d’infrastructures gigantesques qui consiste à creuser sur 107 kilomètres entre Compiègne au sud et Aubencheul-Au-Bac, au nord, un canal en parallèle de celui qui existe déjà : le Canal du Nord. L’objectif, c’est de relier les ports du Nord, du Benelux, en Belgique et aux Pays-Bas, vers Amsterdam en particulier, au bassin parisien, sans avoir à passer par le Havre.

Donc ce projet, c’est un canal avec 107 kilomètres de béton, une cicatrice dans le paysage avec un pont canal de plusieurs kilomètres – parce qu’il faut passer au-dessus d’une zone humide –, des ports intérieurs, des écluses – avec l’écluse la plus grande d’Europe – et un village qui va se retrouver coupé en deux. C’est à peu près 8 fois l’A69 en termes de terres occupées.

Ce Canal est présenté comme une alternative écologique au transport routier. 

Ce n’est pas forcément vrai. Une grosse partie de ce qui serait transporté sur des grosses péniches à grand gabarit de 4 400 tonnes, ce serait beaucoup du vrac lié au BTP et à toute l’agro-industrie qui exporte, depuis les Hauts-de-France, des tonnes et des tonnes de céréales pleines de pesticides destinées à l’export vers le Maghreb et le Brésil. Mais ce n’est pas du tout le même type de marchandises que l’on met dans les camions.

Ensuite, plus de trafic fluvial c’est plus de déchargements sur des ports intérieurs et de trajets carbonés sur les derniers kilomètres. Donc ça développe aussi le fret routier. Par exemple, là, ils prévoient 480 000 camions par an en plus via les quatre ports intérieurs.

Ce qui est le plus écologique comme transport, c’est le ferroviaire. Or, le ferroviaire a été abandonné petit à petit au profit du routier. Plutôt que de construire un autre canal à côté de l’existant, réhabilitons le fluvial français qui existe, rénovons le canal du Nord qui lui aussi est sous-exploité parce que mal entretenu, et redonnons plus de place au ferroviaire, qui est la solution la plus écologique pour le transport de masse.

Quelles seront les conséquences concrètes du projet pour les territoires et les habitants ?

3 000 hectares de terres agricoles et forestières naturelles vont être impactées. 300 espèces d’oiseaux, d’animaux et de plantes sont menacées, dont certaines qui sont des espèces protégées. Il y a des espèces de zones de compensation dont on sait qu’elles sont souvent assez inefficaces.

Et puis, énormément d’eau va être utilisée à la fois dans le canal lui-même et dans une immense mégabassine qui aurait la dimension de 22 fois celle de Sainte-Soline, de façon à pouvoir garantir une navigabilité permanente du canal, même en cas de sécheresse. Toute cette eau-là ne va pas dans les nappes phréatiques ni dans les rivières, alors qu’on voit bien que cette région est de plus en plus touchée par des épisodes de sécheresse. Donc ça participe du dérèglement climatique, de la perturbation du cycle de l’eau et de l’accaparement de l’eau au profit de certains intérêts privés et au détriment de la majorité des gens.

Certains agriculteurs vont perdre des terres, certains vont voir leur propriété coupée en deux. Une grosse partie des bateliers vont crever car le canal sera fermé pendant deux ans. Il n’y a même pas d’indemnisation digne de ce nom prévu pour ce corps de métier.

Tous les emplois créés autour du canal seront beaucoup dans la logistique, des emplois pénibles, mal payés, où il n’y a pas d’évolution professionnelle et où l’automatisation est grandissante. Il n’est pas du tout certain que ces créations d’emplois soient pérennes ou viennent remplacer les emplois dans les commerces de proximité détruits par le secteur logistique.

Au-delà de son impact écologique, pourquoi ce projet est-il aussi contesté sur le plan économique ?

C’est un coût absolument faramineux et qui n’arrête pas de grossir. Il y a quelques mois, trois rapports de la Cour des comptes françaises, de la Cour des comptes européenne et du Conseil d’orientation des infrastructures ont pointé du doigt l’explosion des coûts, le fait que la rentabilité économique n’était pas du tout garantie, le fait que ça ne soit pas budgété.

En 2019, c’était à peu près 5 milliards d’euros. En 2024, c’est passé à 8 milliards. Et ce coût n’inclut pas les 140 ponts à rehausser, ni les quatre ports intérieurs qui vont être construits sur le tracé du canal. On est plus sur 10 milliards d’euros, vraiment au bas mot. Avec 1,5 milliard, on pourrait rénover l’ensemble du réseau fluvial français qui est délaissé.

Est-ce qu’il est encore possible d’empêcher ce projet ?

Xavier Bertrand n’arrête pas de dire partout que la marche arrière est cassée. C’est encore une escroquerie pour faire croire qu’il ne sert à rien de se mobiliser. Aujourd’hui, seuls 600 millions ont été engagés, c’est-à-dire 6% du budget final. Il n’y a pas un centimètre de canal qui a été creusé, simplement une écluse à Montmacq et quelques travaux de terrassement. La Commission d’orientation des infrastructures a déclaré devant le Sénat le 1ᵉʳ juillet que ce n’était pas du tout irréversible.