Morgane Labbe et Claire Laurent aux Nuits des forêts du Bois de Beauport ©Olivier

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Le Centre national de la musique imagine quatre scénarios vers une musique zéro carbone

By Baptiste Thomasset

August 08, 2024

Pour respecter les objectifs climatiques fixés par les Accords de Paris de 2015, tous les secteurs de la société doivent tendre vers la neutralité carbone. Et la musique n’y fait pas exception. Dans la lignée des travaux prospectifs de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), le CNM Lab – think-tank du Centre national de la musique – a demandé au cabinet Ramboll de tracer les contours des futurs du monde de la musique.

Résultat : quatre scénarios prospectifs pour orienter la transition (SPOT), détaillant des transformations possibles d’ici à 2050. Loin d’être des mirages, ces projections s’appuient sur une compréhension détaillée de la filière musique, de ses acteur·ices, de ses contraintes et de ses modèles économiques, garantie par l’implication d’un groupe de travail représentatif des différents métiers de l’écosystème : salles, festivals, acteur·ices du numérique, artistes, majors, TV, radio…

Futurs incertains

« Ces scénarios dessinent des horizons possibles qui ne sont pas si lointains. Leur but est bien de permettre l’anticipation et la prise de conscience, par les personnes œuvrant dans la filière, des transformations qui pourront affecter l’écosystème dans les années à venir » expliquent les auteur·ices du rapport.

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Car partout dans la filière, l’adaptation au dérèglement climatique est désormais incontournable. Du côté du spectacle vivant, les aléas climatiques, couplés aux tensions sur l’approvisionnement en eau et en électricité, menacent chaque année la tenue des événements, tout en entraînant une hausse des coûts de production et d’assurances. Selon le géant des tournées Live Nation, certain·es artistes ont ainsi vu un tiers de leurs dates européennes annulé à l’été 2023.

Pour la musique enregistrée, la raréfaction des métaux rares et des énergies fossiles questionne la multiplication des technologies d’écoute (smartphone, casques…). Ainsi, 20 % des terres rares magnétiques sont utilisées pour fabriquer des haut-parleurs. Les aléas climatiques affectent également les infrastructures matérielles sur lesquelles repose le streaming, comme les centres de données, gourmands en énergie et en eau, ou les réseaux de télécommunications.

Autant de risques auxquels il faut ajouter ceux liés au contexte politique, sanitaire et sécuritaire plus large. En identifiant toutes ces vulnérabilités, et en rappelant l’impératif de s’aligner sur les objectifs de neutralité carbone, les auteur·ices de l’étude mettent en avant la nécessité pour le monde de la musique de regarder en face et de prendre la main sur son futur à court et moyen terme. Les scénarios prospectifs sont donc pensés comme « un socle qui permet d’ouvrir le débat sur l’orientation que nous souhaitons donner collectivement à cette transition ».

Scénario 1 : À bicyclette (Yves Montand)

Ce premier scénario s’inscrit dans un futur où l’État mène une ambitieuse politique de planification écologique et de sobriété, soutenu par une majorité de citoyen·nes. Il aligne la filière musique avec les objectifs de la Stratégie nationale bas carbone (SNBC) en 2050, au prix d’une réduction des opportunités professionnelles dans une économie musicale en décroissance.

Scénario 2 : Come Together (The Beatles)

Dans ce scénario, la coopération est le mot-clé qui régit la vie politique du pays. De nouvelles institutions sont apparues, particulièrement à l’échelle locale, afin d’impliquer les citoyen·nes dans la gestion des ressources et les stratégies d’adaptation. Ce scénario permet d’éviter une forte contraction de l’économie musicale, mais reste toutefois insuffisant pour suivre la trajectoire de la SNBC : l’équivalent de 25 % des émissions actuelles resterait à compenser par d’autres filières.

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Scénario 3 : Computer Love (Kraftwerk)

Cette projection s’appuie sur une confiance des pouvoirs publics dans le projet technologique pour faire face à l’urgence écologique. Dans ce scénario,  l’équivalent de 45 % des émissions actuelles serait à compenser par d’autres filières.

Scénario 4 : « Harder Better Faster Stronger » (Daft Punk)

Ce scénario esquisse un futur dans lequel les appels à la sobriété n’ont pas été entendus. Les politiques climatiques sont organisées autour de l’atténuation et de la gestion de crise. Dans ce cas, l’équivalent de 60 % des émissions actuelles serait à compenser par d’autres filières.

Au travail !

À partir de ce travail prospectif, les auteur·ices de l’étude pointent quatre chantiers principaux pour la filière musique, à court et moyen terme. D’abord la question des modèles économiques, à réinventer pour faire face à la hausse des coûts liés à la crise écologique, mais aussi pour associer des modèles pérennes aux nouvelles manières de produire et de consommer la musique compatible avec les limites planétaires.

Ces modèles devront également rester attentifs à préserver la diversité artistique. Et puisque l’enjeu de la mobilité des artistes et des publics est indissociable de la décarbonation de la musique, l’étude interroge « l’hypercentralisme parisien actuel » et la répartition territoriale des lieux de création et de diffusion.

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Le troisième chantier identifié est celui de la gouvernance : dans une filière hétérogène où se côtoient des pratiques industrielles et d’autres plus artisanales, comment répartir les efforts de transition ? À quoi renoncer ? Qui doit le décider ? L’occasion d’ouvrir le débat sur les mécanismes de décision collective existant ou à inventer à l’échelle de la filière, sur la mutualisation, l’implication des citoyen·nes, ou encore la place de la régulation publique dans la transition.

Enfin, les auteur·ices insistent sur la place des imaginaires dans ces transformations, permettant de mobiliser largement tout en déconstruisant des représentations collectives qui font obstacle à la transformation écologique. On peut par exemple citer l’association entre succès artistique et tournées internationales, ou celle entre réussite d’un événement et croissance de la jauge. Concrètement, la transformation des imaginaires passe par la formation des professionnel·les, ainsi que par la visibilité et le soutien aux structures qui expérimentent de nouvelles formes de gouvernance, de création et de diffusion musicales.