Hasard du calendrier, l’entretien avec le groupe Cabadzi a eu lieu quelques jours après la mort d’un jeune néo-fasciste et néonazi, à Lyon, des suites de coups portés par un groupe de militants antifascistes. Hasard du calendrier bis, sa publication a lieu quelques heures après l’arrestation de Cole Tomas Allen, suspecté d’avoir planifié l’assassinat de Donald Trump, président des États-Unis. Le point commun entre ces deux actualités se trouve être la trame principale du dernier projet de Cabadzi, 59 Secondes.
Dans 59 Secondes, la série animée de Cabadzi, diffusée sur Instagram et Youtube, un homme en colère contre les puissances fascisantes de son monde prend les armes et projette le pire, persuadé qu’agir vaut mieux que regarder. « Il est ce vengeur voyant comme un moindre mal le fait de tuer cette personne qui tue tant de gens » racontent Lulu et Victorien, les deux musiciens derrière le groupe depuis près de 20 ans. Toute ressemblance avec des faits réels est loin d’être fortuite, la série s’inspirant d’un fait divers similaire ayant eu lieu en 2024.
Câblés sur les émissions politiques, les deux hommes venus du cirque contemporain pour l’un, du beatbox pour l’autre, se veulent des conteurs de l’époque. Un peu à l’image des satires de « la bande à Charline » sur France Inter – dont leur titre « Cent Fois » a servi de générique pendant des années – et de celles de La Dernière sur Radio Nova, dont ils sont fans. Mais en passant, eux, leurs messages par la musique, l’image et « l’humour noir ». « Il y tant de chansons vides, autant les remplir de messages progressistes. »
Avec toujours, depuis leurs campagnes de Loire-Atlantique et de Vendée d’où ils écrivent, cette attention aux « oubliés », fil rouge et toile de fond de leurs albums depuis leurs débuts. Ceux-là mêmes dont le sentiment d’impuissance se mue trop souvent en colère.
Et terreau tristement fertile de cette « fiction cathartique » en seize épisodes de 59 secondes, qui raconte le pétage de plomb « d’un ancien flic ». « Une œuvre caricaturale » dont le « personnage est fou » insistent les deux hommes. Malheureusement bien dans l’air du temps, et d’actualité.
Cet entretien a lieu quelques jours après la mort d’un jeune néo-fasciste et néonazi, à Lyon, des suites de coups portés par un groupe de militants antifascistes. Cela donne à cette deuxième saison de 59 secondes une résonance particulière.
Lulu : Oui, c’est plus compliqué de présenter cette saison aujourd’hui. Et pourtant, nous voulions justement créer une sorte de fiction cathartique. Vraiment.
Nous avons tous rêvé d’abattre notre ennemi. Or, en ce moment, l’ennemi est plutôt fort, bruyant et international. Nous nous sommes demandé comment créer quelque chose qui soit à la fois cool et qui dépasse l’engagement basique, genre « le racisme, c’est pas bien ». Parce qu’on a beau le dire depuis 50 ans, ça revient quand même.
« La fenêtre d’Overton s’élargit tellement que notre point de vue est finalement devenu engagé »
Nous sommes passionnés d’actu et d’actualités politiques, mais on reste des musiciens, des créateurs, pas des humoristes ou des journalistes. On aime les aspects cinématographiques, le son, le design sonore, l’image. Cela a abouti à cette fiction graphique et musicale, avec de l’humour noir. Si elle est si proche de ce qu’il s’est passé, c’est que nous la voulions réellement engagée.
Victorien : On n’utilisait pas vraiment le mot « engagé » avant. Mais la fenêtre d’Overton s’élargit tellement que notre point de vue est finalement devenu « engagé ». En tout cas, nous voulions dès le départ que la série soit politisée.
Lulu : Et on aimait aussi cette idée du vengeur masqué. La première saison s’attaquait à Pascal Praud. La deuxième saison, écrite il y a un an et demi, tombe sur Jordan Bardella. Finalement, le monde que l’on imaginait dans la série s’est accentué.
Comment racontez-vous ce qu’il se passe dans la série ?
Lulu : Nous avons été choqués en 2024 quand Luigi Mangione a assassiné le directeur d’United Healthcare, à New York, en pleine rue. C’est exactement notre personnage. Un gars plutôt intelligent, pas du tout hors circuit, plutôt de bonne famille, qui décide d’assassiner le patron du plus grand groupe d’assurance santé du pays, parce qu’il bousille la vie des Américain·es.
Il est ce vengeur qui voit comme un moindre mal le fait de tuer cette personne qui fait tellement de mal et tue tant de gens.
Victorien : C’est un peu la thèse du personnage que joue Vincent Cassel dans La Haine. Les flics nous en ont volé un, je vais rétablir la balance en butant un flic. Chez ce gars-là, il y a un peu cette idée d’une justice qu’il estime ne pas être respectée.
Lulu : Au début de la saison une, le personnage dit : « Moi, j’ai plus envie de tenir des pancartes dans la rue. J’ai envie d’efficacité ». Il veut éradiquer le mal à la racine. On en a fait une œuvre caricaturale, avec de l’humour noir. Ce personnage est fou. D’autant que c’est un ancien flic.
« La série, c’est une fiction oui, mais c’est comme si c’était écrit malheureusement. »
Victorien : Mais il représente tout de même l’ambiance du moment, en tout cas à gauche. On a un peu l’impression que manifester ne sert plus à rien – avec les flics, les gens ne vont même plus manifester parce qu’ils ont peur – et que le seul moyen qu’il va rester pour être entendus, ce sera la violence, la révolution. C’est un peu ce que ressent notre héros.
Lulu : Et évidemment qu’ après ce qu’il s’est passé à Lyon, ce genre de propos peut paraître in-entendable et c’est normal. Je repense souvent à ce docu réalisé par BFMTV il y a quelques années, l’un des meilleurs sur l’extrême droite française. Ça a nourri mon écriture. Il se passe à Lyon d’ailleurs, mais c’est de plus en plus la même chose à Angers par exemple. Et je me disais que ça allait arriver. La série, c’est une fiction oui, mais c’est comme si c’était écrit malheureusement.
Dès vos débuts en 2009, vous parliez d’avoir cette posture d’artiste « journaliste », qui raconte l’époque. D’où cela vous vient-il ?
Lulu : Je viens d’un milieu très très populaire, agricole devenu ouvrier non qualifié, et dans le bâtiment pour mon père. J’ai une envie de revanche sociale en moi depuis que je suis né. Quand t’es môme et qu’tu vois chez les autres gens une culture, une manière de vivre, des livres, des films t’as l’impression que la bourgeoisie vit mieux, mange mieux, parle mieux.
C’est dur à assumer quand t’es môme et que toi, t’es plutôt bon à l’école. Ça crée un ressentiment, très à gauche, avec un côté social où il faut aider les gens, se cultiver, lire des livres, écouter des émissions, voir des films. Et d’ailleurs c’est là qu’on voit que le monde a changé parce que maintenant tu peux te « cultiver à droite », ça n’existait pas à l’époque. Ils ont compris qu’il y a une bataille culturelle à mener.
Victorien : Quand on s’est rencontrés avec Lulu, ce que j’aimais bien, c’était aussi ce côté-là, où l’art ne sert pas qu’à divertir, mais aussi à éveiller.
Lulu : Il y tant de textes vides, d’images, de films vides. À quoi ça sert ? Autant remplir ces heures artistiques de messages progressistes. On se l’est dit dès le début. Tant qu’à faire, je préfèrerai forcément un morceau de Souchon, qui a une belle plume et raconte des choses, plutôt qu’un Claude François.

Cette revanche sociale se ressent dans les textes, on sent que ça sort des tripes.
Lulu : Oui, il y a quelque chose de viscéral. Et dans le même temps, à partir du moment où tu bosses dans la culture, tu deviens aussi un bourgeois. Dans notre album Bürrhus, et le morceau « Mélanco », qui ouvre l’album, il y a cette autocritique. Le refrain dit « Né chez les rednecks j’ai qu’un ami, mélancolie ». C’est bien qu’on est devenu « bourgeois », même si ce mot, je ne l’aime pas.
Avec ce qui se passe en ce moment, on constate notre échec. Ce sont des niches qui parlent à d’autres niches. Au bout du compte, on ne réussit pas à parler à nos ennemis. On l’a bien vu dans des commentaires sur certaines de nos vidéos.
Victorien : Il y a quelques mois, on a dit en interview que dans les années 2000, tu ne pouvais pas avoir 20 ans et voter Jean-Marie Le Pen. Et si tu l’envisageais, à aucun moment tu ne le disais publiquement.
Ça a été des milliers de commentaires, tous réseaux confondus. Avec tout et rien. Des « sales antisémites ». Aucun rapport. Les bulles se renforcent, et c’est plus dur de percer celle de nos ennemis.
Même en venant d’une classe sociale populaire, le fait de rejoindre une certaine élite culturelle rend plus difficile le fait de s’adresser à ses voisins, non ? Y a-t-il aussi cela dans 59 secondes ?
Lulu : Oui, il y a aussi de ça. J’habite vraiment à la campagne, dans un hameau de dix maisons, très soudé. Il y a deux repas par an, et il faut y être. En deux ans, j’ai parfois senti que les langues se déliaient à ce sujet. Ce que je fais n’a pas de poids. Mais j’ai l’impression que la meilleure façon de m’engager, c’est juste de passer ces deux journées par an avec mes voisins. Juste être là.
Victorien : Je suis d’accord. On n’a jamais fait l’effort de partir à Paris pour aller aux soirées où il fallait être. On nous l’a toujours un peu reproché. Parce qu’on l’aime bien notre campagne, en vrai. On en est fiers. On le revendique aussi. On parle souvent de la misère sociale des cités, mais elle existe aussi en campagne. C’est quelque chose qui nous touche.
Dans mon club de foot, des gens super cool, un quart d’entre eux étaient déjà bien racistes à l’époque. La part n’a pas forcément augmenté aujourd’hui, mais ils peuvent le dire plus facilement. Jusqu’à la mairie du coin. Je me suis engagé dans la liste d’opposition pour les Municipales.
À quoi ressemble votre public ? Est-ce que vous réussissez à toucher vos voisins ?
Lulu : Bonne question. Nous, on a une niche prof’, évidemment, très Télérama-France Inter. Il y a toujours ce combo politique-poésie.
Victorien : Et toujours une niche punk, quand même, de déglingueros. L’endroit où l’on joue est aussi très déterminant. Les gens des campagnes ne vont pas tellement dans les SMAC au final.
Lulu : Les classes populaires vont préférer dépenser 80 ou 120 balles dans un seul concert par an dans un Zénith. C’est compréhensible. Tu ne prends pas de risque, tu vas voir un gros show.
Victorien : C’est aussi qu’il n’y a plus de salles locales. Plus de café-concert. C’est pourtant tellement précieux.
Tous les clips, actualités et prochaines dates de Cabadzi sont sur cabadzi.fr.






