Vélo, électro, dodo. Au printemps 2025, le musicien JOUBe est parti sur les routes de France à vélo. Au rythme d’une cinquantaine de kilomètres par jour, il a relié Lyon à Rennes avec son matériel dans les sacoches, en faisant halte dans des salles de spectacle, des festivals et des guinguettes de villages. Le soir venu, il transforme son vélo en instrument de musique, avec un clavier, un micro, une table de mixage et des cordes de basse.
De ces trois mois – et de ses nombreuses autres aventures cyclistes –, le trentenaire conserve « les paysages, les rencontres et une meilleure condition physique ». En chemin, il a aussi collecté des enregistrements sonores qu’il utilise sur scène pour composer. « Le vélo permet de combiner mes envies artistiques avec toutes mes interrogations sur ce monde que l’on est en train de salir », explique-t-il.
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À l’image du « Tour de France » du chanteur Bazka, de la « tournée-colo » des DJs de Gogo Green ou de l’orchestre historique Les Oiseaux de trottoir, les tournées à vélo se multiplient dans le spectacle vivant. De plus en plus d’artistes en quête d’aventure, de sens ou d’un bilan carbone allégé adaptent leurs spectacles pour les diffuser à coup de pédales. Au cœur de ce mouvement, on retrouve l’association lyonnaise La Poursuite qui s’est spécialisée dans l’accompagnement de ces singulières tournées.
« Il ne suffit pas de se balader, les cheveux dans le vent »
Fondée en 2019 à Lyon, La Poursuite aide les artistes et leurs équipes à organiser leurs tournées à vélo. Elle fédère une cinquantaine d’artistes et de professionnel·les du spectacle vivant rodé·es à l’exercice et determiné·es à partager leur savoir-faire : Quel matériel choisir ? Quel itinéraire ? Comment adapter son décor ? Comment préserver son corps sur le long terme ?
« Tourner à vélo demande de repenser toutes les habitudes », témoigne Virginie Dano, comédienne et metteuse en scène. En 2021, elle a suivi une formation avec La Poursuite et organisé avec sa compagnie Oxymore une « éco-tournée » dans l’Yonne. Huit artistes, 350 km à vélo et une dizaine de représentations d’un spectacle de théâtre-forum dédié à l’urgence écologique. Un périple jalonné de « moments forts pour le groupe », mais aussi de nombreux « casse-têtes logistiques » et « soucis techniques ».
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Financée par l’Ademe, La Poursuite partage ses bons conseils via des ateliers, des guides pratiques et des accompagnements sur-mesure. Avec un objectif : lever tous les obstacles – techniques et psychologiques – qui empêchent les équipes de monter en selle. « On veut créer un effet boule de neige, explique Alison Donjon, administratrice de production au sein de La Poursuite. On soutient toutes les initiatives qui montrent qu’une autre manière de faire est possible. »
Une culture à l’échelle de la petite reine
Tous les artistes qui l’ont expérimenté peuvent en témoigner : le vélo bouleverse le rythme classique « van-hôtel-spectacle » des tournées habituelles. « On s’offre un moment où on arrête de gesticuler, on ne fait que pédaler et on fait défiler les paysages, c’est très sain pour un artiste », témoigne JOUBe.
Mais ce bouleversement concerne aussi l’entourage. « C’est toujours un engagement qui demande beaucoup de préparation et une équipe motivée, il ne suffit pas de se balader les cheveux dans le vent », complète JOUBe. Sur ses tournées, ce dernier peut compter sur un technicien qui pédale à ses côtés et sur son booker qui « accepte ces nouvelles contraintes » en trouvant des lieux culturels situés sur son itinéraire, aux dates qui correspondent à son passage.
En ce sens, La Poursuite s’adresse à tous les professionnel·les du spectacle vivant qui veulent adapter leur métier à la petite reine. Ses membres se fixent régulièrement des défis techniques, comme la construction d’une « cyclo-scène » (un plateau de 11m² déplaçable à vélo) ou l’organisation d’un festival 100 % cyclo-logistique à Lyon (Ta Belle Allure). Depuis l’été 2025, d’autres festivals lyonnais ont intégré la cyclo-logistique et y ont vu une amélioration de leurs pratiques, comme en témoigne dans cette vidéo le régisseur du festival du Nid de Poule.
L’association accompagne les salles et festivals à organiser des convois de spectateur·ices à vélo, et à développer la cyclo-logistique à travers des initiations, de la mutualisation de matériel, et de la ressource en ligne. « On forme aussi les tourneurs à communiquer autour des tournées à vélo », ajoute Alison Donjon.
À Rennes, Killian Hallier, chargé d’accompagnement au sein de La Poursuite, a par exemple travaillé au côté du producteur de l’artiste JOUBe, Mediatone, pour monter cette tournée et événementialiser son arrivée à Rennes, avec l’organisation d’une grande parade à vélo. « C’est le genre de mise en récit qui permet d’avoir un vrai impact sur les publics », analyse Alison Donjon.
« À travers le vélo, on questionne aussi de vieux schémas associant la réussite à de grandes jauges »
Alors que les budgets des structures culturelles se resserrent, une question s’impose : est-ce qu’une tournée à vélo coûte moins cher ? Les réponses sont mitigées. « C’est plus de jours sur la route, pour moins de dates de concert », rappelle JOUBe. De son côté, Virginie Dano met en avant certains bénéfices indirects liés au vélo : « On a réduit les décors pour pouvoir les déplacer à vélo donc on n’a plus besoin de louer un garage pour les stocker ». Cette dernière mentionne également les aides et le mécénat fléchés autour des mobilités douces qui s’ouvrent aux artistes-cyclistes.
Pour La Poursuite, la finalité est ailleurs. « À travers le vélo, on questionne de vieux schémas associant la réussite à de grandes jauges et à de grandes distances parcourues, estime Alison Donjon. On repense plus largement les liens entre artistes et spectateur·ices. » « Le vélo est un bon instrument de transformation, ajoute Virginie Dano. Tout à coup, on se pose de nouvelles questions, on renonce à certaines choses superflues, on se prête du matériel entre compagnies, on interroge l’échelle de diffusion, on renoue le lien avec les publics… »
Le développement de ces alternatives se heurte toutefois aux coupes budgétaires qui rebattent les priorités des structures du spectacle vivant. Aux côtés du Réseau des arts à modes doux qu’elle a cofondé en 2021, La Poursuite appelle alors à repenser les aides publiques et les conventions collectives pour les adapter aux contraintes du vélo – « qui est adapté aux injonctions à ralentir, relocaliser, réduire », rappelle Alison Donjon. « Il y a aussi des choses plus profondes qui bloquent : nos professions restent empreintes d’intellectualisme et de starification qui amènent à dévaloriser les tournées à vélo », analyse Virginie Dano.
Pourtant, à l’approche des beaux jours, les artistes et leurs récits de tournées restent les meilleurs ambassadeur·ices de cette culture douce et décarbonée. « J’essaye de chauffer des artistes que j’aime bien à faire du vélo, raconte JOUBe. Plus on rend la pratique du vélo banale, plus le public se tourne vers des choses plus locales et toute une économie se développe autour. Ce qui est sûr, c’est que ça doit se faire en vendant du rêve. »
La prochaine formation de La Poursuite se prépare – c’est ici pour s’y inscrire.