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Yann Tiersen revient des mers du Nord : « Ce qui m’a bouleversé, c’est de rencontrer des scientifiques et de les voir pleurer »

par Jean-Paul Deniaud
24 novembre 2025
Yann Tiersen, de retour de 110 jours de voyage en voilier dans les mers du Nord, en 2025 ©Aurélie Scouarnec

Yann Tiersen, de retour de 110 jours de voyage en voilier dans les mers du Nord, en 2025 ©Aurélie Scouarnec

Cet été, Yann Tiersen a troqué festivals et salles surchauffées pour une expédition en voilier jusqu’au cercle polaire, pour y rencontrer scientifiques en larmes et militants triomphants. « Ça m’a bouleversé », confie-t-il à son retour, désireux d’exprimer ces émotions par la musique et l’image.

Ce dimanche 30 novembre, il ouvrira le 2030 Festival à Montpellier, après un échange avec Raphaël Herrerias (Terrenoire) et la danseuse Julie Dubois, pour un concert où la musique et l’urgence écologique ne feront qu’un.

Le rendez-vous est donné à quelques mètres de la Maison de la Radio. Yann Tiersen est attendu à l’antenne de France Inter à 14h, dans l’émission La Terre au Carré. Et le musicien breton est plutôt nerveux. « J’ai toujours peur de dire des conneries quand je me mets à parler politique. » C’est pourtant le fil qu’il choisit de tirer, lui l’auteur des cultissimes – mais pas des plus engagés — albums Rue des Cascades (1996), Le Phare (1998) et de la bande originale du film Le fabuleux Destin d’Amélie Poulain (2001), qui lui valu un César une Victoire de la musique l’année suivante.

« Tout ce qui fait la beauté d’une tournée s’est fondu dans une société de services ultra-capitaliste où tout se monnaye » lâchait-il au micro de Pioche! au printemps, pour la sortie de son nouvel album Rathlin from a Distance | The Liquid Hour sur Mute/PIAS, composé pour moitié au piano, pour moitié sur des instruments électroniques.

C’est pourquoi il y tient à ses tournées en voilier, ce natif de Brest qui a passé tant d’étés sur l’Île d’Ouessant, où il habite désormais. En 2023 déjà, il était parti en voilier avec sa compagne Emilie Quinquis relier la Bretagne aux îles Féroé, en passant par l’Irlande, l’Écosse, le Pays de Galles et l’Angleterre. Une manière de repenser concrètement l’exercice, se confronter à la réalité d’un monde qui chauffe, et renouer avec les petites salles et la proximité du public.

Été 2025, le voici mettant cap sur la Norvège et l’Arctique, toujours à bord de son voilier Ninnog, pour une expédition de 4 mois et 110 jours en mer. Le 80° Nord, le Svalbard, les îles Lofoten, la côte norvégienne… Sur la route de cet incroyable voyage fait d’émerveillements, de concerts spontanés et sur la banquise, l’équipage rencontre des scientifiques effrayé·es, en pleurs, mais aussi des militants victorieux.

« Je n’imaginais pas cela de scientifiques pragmatiques. Et ils craquent tous. »

« Ça m’a bouleversé » raconte aujourd’hui un Yann Tiersen encore ému, jusqu’à parfois avoir l’impression de raconter un rêve. C’est pourtant de cette matière, enregistrée et vécue au fil de l’eau, qu’il tire aujourd’hui ses lives et impros électroniques. Et qui lui fait prendre la parole avec autant de sincérité sur les sujets environnementaux, en étant bien loin de « dire des conneries ».

Yann Tiersen nous fera l’honneur de sa présence ce dimanche 30 novembre à Montpellier pour le concert d’ouverture du 2030 Festival, co-organisé par Pioche!, après un échange avec Raphaël Herrerias du groupe Terrenoire et Julie Dubois, danseuse éco-féministe.

Est-ce que tu es une personne différente à ton arrivée qu’avant le départ ?

Yann Tiersen : Oui. Et il y a deux choses marquantes qui m’ont changé. Une qui est plus de l’ordre de la navigation. C’est la première fois que j’allais vraiment dans les glaces, et c’est vachement addictif. Depuis, j’ai une très grande envie d’y retourner. On est allé jusqu’au 80° Nord, c’est à 10 degrés du pôle. On était dans le haut du Svalbard, où il y avait cette pureté, pas d’humains, vraiment cette nature sauvage. C’est la première fois que je suis face à ça.

Et le fait d’y être allé à la voile aussi, très lentement. Comme on m’a dit : c’est le meilleur moyen d’aller lentement vers un endroit que tu n’es même pas sûr d’atteindre. C’est vrai. C’était incroyable d’être là, avec le bruit des glaces qui crépitent. Je n’ai qu’une envie, c’est de revivre ça. Ça, c’est le côté c’était léger, on va dire.

Après, ce qui m’a bouleversé, c’est d’interviewer des scientifiques. Mais sans biais, de leur poser des questions directes sur le réchauffement climatique. Un Néerlandais qui étudiait la migration des oies, un Français les mouettes tridactyles, un Norvégien spécialisé sur le plastique, une Allemande sur les beaux roues arctiques… Moi, je suis très mauvais comme interviewer, donc je leur demandais : « Vous faites quoi là ? ».

Et la quasi totalité à un moment, avec leurs personnalités, âges, compétences ou façons d’être différentes, ont pleuré ou eu un sanglot dans la voix un moment. Je ne m’attendais pas à ça. C’était vraiment une prise de conscience énorme. Je n’imaginais pas cela de scientifiques pragmatiques. Et ils craquent tous.

Quelles sont les émotions qui les traversent à ce moment-là ?

C’est l’émotion, justement. Ce n’est même pas raisonné. C’est la fonte des glaciers, avec de 500 à 700 mètres de recul par an. C’est énorme, et ils l’observent au quotidien. Il y eut cet Irlandais qui nous parlait de ses oies et a dérivé sur le dérèglement climatique. Il voit le monde s’écrouler. Lui a vraiment pleuré. Cette émotion-là, latente chez tout le monde, m’a changé et m’a ému. Je ne vois plus les choses pareilles.

Au Svalbard, il y a aussi beaucoup de pollution de la pêche et du tourisme. Ça c’est dingue. On était tout au Nord, le seul voilier, et on croisait de gros navires de croisière emplis de touristes qui viennent parce que les glaces sont magnifiques. Mais c’est un crime d’aller là-bas comme ça. Désolé. C’est du pur tourisme, qui finance la recherche qui constate les dégâts du tourisme. C’est absurde.

« Des chiffres, j’en ai plein aussi, mais c’est moins puissant que l’émotion. »

Ou ce jour dans une base scientifique, où il y a 40 personnes l’hiver et jusqu’à 200 l’été. Et là, trois fois par jour, 300 touristes débarquent, reste une heure, et repartent. On était seuls dans le port, et, à un moment, on ouvre les yeux et devant nous il y a un immeuble, et tout un troupeau de mecs en Eli Hansen, avec Expedition Arctic floqué sur le dos, qui converge vers le magasin de tourisme, fait deux achats et repart. C’est très, très, très bizarre de voir ce contraste.

Ce que tu as vu là-bas, ce que tu as traversé, ces émotions avec lesquelles tu as été en contact, cette charge émotionnelle, comment est-ce que tu la ramènes ici ?

C’est assez bizarre, le Svalbard, on a eu beau y être allés à la voile, parfois j’ai l’impression d’avoir rêvé. C’est tellement particulier et fort ce qu’on a vécu là-bas, avec ces contrastes si révoltants. Quand je suis rentré, j’avais plein d’emmerdes à la maison, je n’ai pas eu le loisir de laisser ces émotions s’épanouir.
Mais quand je remettrai aussi le nez dedans, l’idée est d’en faire quelque chose à la fois visuelle et musicale, une espèce de journalisme musical, avec 40 guillemets, à partir de ces discours, cette prise de conscience.

Parce que c’est important de faire ressentir tout ça, au-delà des chiffres. Des chiffres, j’en ai plein, mais ça ne fait pas forcément prendre autant conscience que l’émotion.

Avant le départ, tu disais à notre micro que parmi les raisons de ton départ, il y avait l’idée de se confronter à l’hyper réalité du monde. Est-ce que tu as le sentiment de t’y être confronté ?

Oui, et d’y aller lentement, pour être vraiment dedans. Parce que sinon, c’est impossible. Y aller, voyager, et avoir cette prise de conscience ou ce ressenti par rapport au réel, au changement climatique. Là-bas, c’est l’endroit où il se manifeste le plus, où il est le plus visible. C’est sentir ça. Et aussi interviewer les personnes et essayer d’avoir de la matière pour après avoir du contenu et du sens à partager et de l’émotion.

Que se passait-il pendant les longues périodes de traversée ?

Plein de choses. La navigation, les quarts. L’émerveillement aussi. Au Svalbard, il faisait jour tout le temps. Je me rappelle d’une longue nappe, tout au Nord, après le 80°. On revenait de cette île où il y avait des morses, et on a terminé à 4h00 du mat’, grand soleil, c’était un moment merveilleux.

Il y avait aussi des moments de travail. Je préparais des impros à partir de la matière enregistrée, puis je jouais en live dans la nature et Coline filmait. De retour à bord, elle montait et je mixais. C’est particulier de travailler dans ce type de contexte. Je travaillais vachement bien. Je ne sais pas pourquoi. En général en tournée ou en voyage j’emporte toujours des milliards de trucs mais je ne fais jamais rien. Là, je travaillais très vite et plutôt efficacement.

Sur la route du retour, vous avez rencontré des militants, des activistes. Comment as-tu vécu ces moments ?

Dans les îles Lofoten, en Norvège, il y a plein de pétrole. C’est ce qui fait de la Norvège, hyper sauvage avec sept habitants au mètre carré, le deuxième pays le plus climato-sceptique au monde. Là-bas, un activiste nous racontait combien tout le monde était pour le pétrole. Or, ils ont un système où tous les maires doivent être à l’unanimité pour contrer un projet. Leur stratégie a été de démontrer que l’exploitation du pétrole allait tuer la pêche à la morue, qui est traditionnelle et qui est une bonne partie de l’économie.

« Nous, c’est toujours un peu foireux, il y a toujours un truc qui cloche. Mais c’est ça la vraie vie »

Donc un discours environnemental, mais ancré dans le local et les intérêts locaux, où il y a une espèce de consensus. Résultat, les maires ont décidé de ne pas exploiter le pétrole. C’est quand même une énorme victoire, parce que ce sont de gros gisements. Faire prendre conscience des enjeux environnementaux en s’attachant à un truc hyper réel et qui touche tout le monde. Et simple à comprendre. C’était génial d’entendre ça. Et une bonne leçon à retenir.

À Tromsø, on a rencontré Anna, une activiste néerlandaise qui avait un discours hyper limpide, hyper dense. J’ai une heure de discussion d’une vraie intelligence.

En fait, tu as de la matière pour faire la suite du film Demain de Cyril Dion, mais où cette fois on suit Yann Tiersen.

Oui j’ai de la matière. Après nous, c’est toujours un peu foireux, il y a toujours un truc qui cloche. Mais c’est ça qui est bien aussi. Parfois dans le micro, il y a du vent, ou je n’ai plus de batterie, j’enregistre avec mon téléphone. J’ai fait des morceaux de piano au milieu des glaciers, mais c’était un peu à l’arrache, je me suis fait un siège avec un truc, et j’avais ce piano électrique pourri. C’était simple, spontané. Mais c’est cool et ça me va très bien comme ça. C’est la vraie vie, et je trouve que c’est important.

As-tu pu refaire des concerts comme tu les aimes, très près du public, en décalage avec les tournées habituelles dans les grandes salles ?

Oui, et il s’est passé des choses incroyables. J’ai joué à la base scientifique de Ny-Ålesund, pour une fête organisée au milieu de l’été. Et c’était vraiment n’importe quoi. Il n’y avait pas de sono. 10 minutes avant, ça ne marchait pas. Les retours, c’était une enceinte d’ordi qui ne marchait pas non plus. Il faisait hyper froid, avec un gros vent, et des cendres d’un grand feu qui tombaient sur mes machines. Tout le monde était près du feu, et je jouais devant pas grand monde sinon une Norvégienne qui voulait passer des daubes après, genre la chenille en mode norvégien, et qui me demandait de jouer moins fort.

« C’est mon défi  : jouer dans une salle de 2000 personnes, et après, jouer gratuitement à côté »

C’est peut-être le pire concert de ma vie, techniquement parlant, mais c’était le plus drôle. J’ai passé la fin de soirée à me prendre une méga cuite avec un scientifique écossais qui m’a dit des trucs super, que le coupable du réchauffement et tout, c’est le capitalisme. Je voulais qu’il vienne à bord le lendemain pour enregistrer mais évidemment il n’est pas venu. II ne se rappelait sans doute pas de sa fin de soirée. Mais ça j’adore. Se mettre en danger, des trucs pas confortables mais spontanés. Et drôles.

Même si c’était déjà le cas avant le départ, est-ce que ces expériences renforcent ta posture d’artiste critique de l’industrie musicale ?

Évidemment. Après, c’est hyper complexe. On vit dans un monde tourné autour du profit et de l’argent. C’est hyper compliqué de jouer gratuitement ou dans des petites salles si tu veux aussi continuer à faire des grosses salles. C’est difficile de le faire accepter par les promoteurs. En Pologne l’année dernière, je me suis fait incendier par le promoteur pour avoir fait un DJ set la veille devant dix personnes dans un disquaire indépendant, à 30 bornes de là. Alors que tous venaient au concert après.

À lire aussi : Yann Tiersen : « La beauté de la nature guérit bien l’anthropocentrisme dans lequel on vit »

Mais c’est intéressant de faire les deux. Parce que tourner à la voile, c’est un gouffre. Ce sont les tournées normales qui vont financer celles à la voile. Gagner de l’argent, ce n’est pas le but, mais il faut que ça s’équilibre. Mais c’est un défi que je veux développer, faire des concerts nomades : jouer dans une salle de 2000 personnes, et après, pouvoir jouer gratuitement à côté, que ça s’équilibre. C’est une nouvelle mécanique.

Informations et réservations pour le concert de Yann Tiersen au 2030 Festival, le 30 novembre à Montpellier.
Revivre le voyage en voilier de Yann Tiersen sur sa chaîne Youtube.
Ecouter l’album Rathlin from a Distance | The Liquid Hour, sortie sur Mute/PIAS le 4 avril dernier.

Tags : ÉvénementInterviewMusiqueOcéan

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