Qu’on la prenne par un bout ou un autre, cette 37e édition du Festival International de Géographie (le fameux « FIG ») s’organise ces 2, 3 et 4 octobre, toujours à Saint-Dié-des-Vosges, dans une atmosphère inédite. Cet été caniculaire, incendiaire et prolongé par la sécheresse, auquel répondent d’autres effets du réchauffement climatique ailleurs, devrait à juste titre traverser les plus de 250 rendez-vous culturels, scientifiques et littéraires.
Pour cette édition mettant la Bulgarie et la Roumanie à l’honneur, et habilement dédiée au thème du « paysage », le grand rendez-vous de l’automne a de nouveau su s’entourer : la « Nobel de géographie » 2026 Karen Seto, l’ancien ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine, le président de Reporters sans frontières Pierre Haski, l’ancienne directrice générale de l’UNESCO Irina Bokova, prendront la parole aux côté des géographes Magali Reghezza-Zitt, Arthur Guérin-Turcq (son article sur Pioche!), des philosophes Matthieu Duperrex et Joëlle Zask, Camille de Toledo, et bien d’autres.
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Le tout sous le double-parrainage du photographe et réalisateur militant Yann Arthus-Bertrand, et de la romancière de la ruralité Marie-Hélène Lafon, dans une multiplicité de formats qui font du FIG « une grande université à ciel ouvert », accessible à tous. Une édition pour questionner nos « responsabilités » face aux transformations de notre environnement, indiquent à Pioche! Victoria Kapps, directrice du festival, et Thibaut Sardier, géographe de formation et président de l’association organisatrice.
Alors, au moment où il nous faut redéfinir la place de l’humain dans ses espaces, nos « attachements » peuvent-ils être le bon levier ? Cette réflexion s’incarne concrètement sur le territoire avec la métamorphose de la Friche du Souche, une ancienne papeterie industrielle reconvertie pour l’occasion en un parcours d’art urbain. En invitant trois street artists internationaux – Tarek Benaoum (France/Maroc), Alex Senna (Brésil), David de la Mano (Espagne). Une manière pour le FIG de déployer son approche sur le territoire, et de tisser ainsi les liens nécessaires entre nos espaces et leur histoire, science internationale et « attachements » locaux.
Après cet été caniculaire, dans quel état d’esprit ouvrez-vous ce FIG 2026 ?
Thibaut Sardier : Pour moi, à condition de l’expliquer ensuite, ce pourrait être « confiant ».
Chaque année nous essayons d’aborder à fond les questions écologiques, avec des thèmes comme « le pouvoir » en 2025, « terres » en 2024, « urgences » en 2023. Chaque fois, nous arrivons chargés d’inquiétudes et d’incertitudes, parce que la situation est dramatique, qu’elle nous dépasse souvent, et que cette articulation entre impacts au local et phénomènes à l’échelle mondiale est parfois difficile à saisir.
Et ce qui me plaît dans le festival, lorsque l’on assiste aux échanges, c’est que si l’on ne regagne pas totalement notre sérénité, on arrive à trouver des pistes d’explication pas forcément entendues partout. On ressort peut-être plus outillé intellectuellement et en capacité d’agir, à toutes les échelles. Le niveau local marche aussi.
Donc, je dis « confiance », parce que celles et ceux qui oseront pousser les portes et partager aussi leurs questionnements, leurs craintes, pourraient se sentir moins seul·es et peut-être plus armé·es pour la suite.
« À quoi est-on attaché ? Pourquoi est-on prêts à s’engager ? Que veut-on défendre ? » – Thibaut Sardier
Victoria Kapps : N’étant pas géographe, et quand je pense au grand public, les curieux qui ne sont pas universitaires ou géographes, je suis fière de voir combien ce thème du « paysage » réussit à poser de façon toutes ces questions liées à notre responsabilité.
Que le paysage n’est pas une carte postale, mais qu’il peut changer à cause de nos habitudes, du climat, de la guerre. Que nous sommes toutes et tous en capacité de l’améliorer ou au contraire de l’abîmer.
Justement pour vous, intimement, quelles questions essentielles doit poser le FIG 2026, et plus largement le champ de la géographie, à notre temps ?
Thibaut Sardier : Aujourd’hui, le mot qui me semble transversal, dans le projet comme dans la façon dont il se décline, ce sont nos attachements. À quoi est-on attaché ? À quoi est-ce qu’on tient ? Pourquoi est-on prêts à s’engager ? Que veut-on défendre ?
Cela nous mène d’abord vers le sensible, l’un des gros sujets du festival. Le paysage est quelque chose que l’on va écouter, sentir, qui fait appel à nos émotions. Or, nous savons combien des expériences de nature, s’attacher à la nature, sont souvent, notamment pour les enfants, le meilleur moyen de saisir des enjeux écologiques, et de vouloir les défendre.
Ensuite, c’est questionner collectivement et politiquement l’attachement. Lorsque des aménagements sont proposés sur un territoire, comment nos attachements agissent-ils ? Sur quoi acceptons-nous de céder, ou non ? L’attachement, plus que la notion d’enracinement, met en valeur une pensée des liens. Avec qui suis-je à l’aise de m’associer ? Qui puis-je accueillir, et comment ?
Une table ronde, par exemple, questionne à travers le paysage les liens entre les humains et le reste du monde vivant. Comment ce paysage n’est-il pas qu’une construction humaine, mais reconnaît aussi la place des animaux, de la végétation ? Comment construire une relation, sinon harmonieuse, en tout cas négociée, entre toutes ces entités ? Pour le coup, tout le monde peut s’y retrouver parce que ça parle d’abord aux tripes.
Victoria Kapps : J’ajouterai la question des ressources, qui font aussi paysage. L’eau est par exemple un sujet primordial. Elle fait paysage, mais ses extractions aussi. Elle est à l’image de tout ce que l’on consomme et qui se trouve d’abord être une ressource primordiale de la planète.
Comment un festival comme le FIG aide ou peut aider à transformer nos paysages ?
Thibaut Sardier : D’abord parce que la programmation, à l’instar du travail des géographes, nous fait beaucoup voyager en France comme dans le monde. Elle rassemble une collection d’exemples et de situations où les paysages ont été transformés, avec des dégradations par la guerre, une surexploitation des ressources, ou parce que l’on a essayé de la réinventer, de faire avec l’existant.
Une conférence porte sur la difficulté de faire évoluer le paysage de terrils du nord de la France pour qu’ils répondent aux besoins des habitants d’aujourd’hui. Ce passage en revue de situations, parfois lointaines, est souvent très inspirant pour réfléchir à sa propre situation, son propre paysage. Ce regard divers et international des géographes sert de source d’inspiration, de boîte à outils, et je crois de premier levier pour le changement.
« Et si le festival ne se contentait pas de décrire le monde, mais participait aussi à le transformer ? » – Victoria Kapps
À l’heure des polarisations politiques, et de mises à l’écart des discours scientifiques, les géographes ont-ils encore l’oreille des décideurs ?
Thibaut Sardier : La question est évidemment complexe, comme pour beaucoup de disciplines scientifiques. Ce qui joue en faveur des géographes, c’est d’être proche des questions d’aménagement du territoire, de problématiques des collectivités territoriales, avec un rôle d’expertise ou parfois de technicien sur la la montée des eaux, les dégradations, les conséquences du réchauffement climatique et la façon de s’y adapter. En cela, ils sont, je pense, entendus.
Je serais moins affirmatif sur leur capacité à l’être entendu lorsqu’ils alertent sur des problématiques écologiques et appellent à augmenter les efforts d’adaptation. Même si les politiques tendent l’oreille, les actes ne suivent pas toujours. Mais avec des conséquences des crises écologiques partout grandissantes, ils peuvent de moins en moins se passer de cette réflexion sur les espaces. Les paroles de géographes percolent donc plus qu’il y a quelques années, a minima dans le débat public.
Dans ce contexte, l’intérêt pour le festival semble grandir dans le débat public et le champ médiatique. Le constatez-vous aussi ?
Victoria Kapps : Oui. Un signal en ce sens : quand je suis arrivée, il y a 8 ans, j’étais notamment à l’initiative des échanges ou de nouveaux partenariats. Je vois depuis deux ans que l’intérêt est inversé. Beaucoup d’institutions, de partenaires associatifs ou de représentants de la société civile viennent vers nous avec de beaux retours et l’envie de participer à l’événement.
Nous parlions d’aider à transformer le paysage pour le FIG, et il se trouve que vous passez concrètement à l’acte avec la Friche du Souche. Qu’est-ce qui vous a conduit à prendre cette place pérenne dans l’espace ?
Victoria Kapps : C’était mon leitmotiv cette année. Et si le festival ne se contentait pas de décrire le monde, mais participait aussi à le transformer ? Le FIG peut-il être autre chose qu’un lieu de débat pour devenir un accélérateur de projets sur ce territoire rural ? Et de projets qui ne sont pas forcément dans nos missions, comme ce parcours street art sur une friche ?
Si on veut continuer à exister, à être repérés par nos institutions dans un climat économique hyper compliqué, il nous faut être porteurs d’autres initiatives.
Thibaut Sardier : C’est aussi la continuité de la mission initiale. Pour parler de ces problématiques à des publics différents, il faut faire évoluer les formes. Le festival de conférences et tables rondes fonctionne bien, même s’il faut là aussi sans cesse inventer de nouvelles choses : des questions du public beaucoup plus importantes, des cartes et photos comme support de discussion, des médiations artistiques et géographiques…
Ouvrir une friche, c’est faire appel à tout ce que les géographes produisent sur les usages patrimoine industriel. Cela marque aussi une nouvelle étape avec des artistes d’arts plastiques, qui ont des représentations du monde à expliquer, à partager et à confronter à des regards scientifiques et à des festivaliers, des festivalières.
C’est tout simplement un autre support de débat, de diffusion, de discussion pour déplier la mission initiale du festival.
Victoria Kapps : J’ajouterais que beaucoup d’habitants ont travaillé dans l’ancienne papeterie, qui est inactive depuis 15 ans. Beaucoup ont eu un grand-père, un père ou un conjoint qui y a travaillé. En y apportant cette touche culturelle, nous pouvions leur rendre accessible cet espace, ce morceau de territoire.
D’autant qu’à la suite du FIG, l’idée est d’en faire un lieu de vie.
Les trois artistes qui ont investi la friche sont des noms majeurs du street art. Comment les présenteriez-vous d’un point de vue plus esthétique ou émotionnel ?
Victoria Kapps : Tarek Benaoum est assez impressionnant parce qu’il prend beaucoup d’espace avec ses murs bleus et toutes les inscriptions de calligraphie. C’est juste magique ; on le voit travailler avec son livre, il n’invente pas des mots, il a fait des études spécifiques pour ses calligraphies. Retravaillées jusqu’à l’abstraction, ses lettres décorent, mais elles confient également des poèmes, des citations et des sentiments.
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David de la Mano, lui, c’est l’inverse. Il fait tout à la main alors que son mur est énorme : 15 mètres de long sur 10 mètres de haut. Hyper concentré, il est d’une douceur et d’une dextérité incroyable : il n’y a pas de point de repère sur son mur.
Enfin, Alex Senna, le Brésilien, avec son noir et blanc où l’on retrouve le principe du graff plus classique. Il y a beaucoup de poésie dans ces personnages. Lui revenait de Moscou, où il a vécu l’horreur. Il disait avoir eu du mal à s’endormir, parce qu’en ouvrant ses volets, il voyait une guerre de drone sous sa fenêtre. Il m’a dit : « je pensais que c’était ma dernière nuit ». Quand il s’est installé à Saint-Dié, il a eu du mal à commencer.
Vous verrez, il y a peu de dessins, mais tous sont plein de symboles. Ces trois personnages se connaissent ; ce sont trois univers complètement différents, trois techniques différentes. Et les trois se répondent extrêmement bien.
Retrouver le projet de la Friche du Souche sous ce lien. Et toute la programmation du Festival international de géographie sur le site de l’événement.