Après leur grande enquête sur la mobilité, les festivals normands passent à l’action pour réduire leur empreinte carbone. Réunis au sein du réseau régional Norma, les organisateur·ices déploient des solutions concrètes pour inciter leur public à opter pour les transports en commun ou les mobilités douces. Mais ici, pas de solution magique, simplement un travail patient et rigoureux pour s’adapter à la singularité de chaque festival.
Au moment d’enclencher la transition écologique des festivals, la mobilité s’impose comme la priorité n°1. Le secteur se démène pour inciter le public, les équipes et les festivals à changer leurs modes de déplacement – à l’origine de 70% de l’empreinte carbone des festivals. Avec souvent, les mêmes difficultés liés à l’omniprésence de la voiture et aux infrastructures de mobilité qui dépassent le cadre d’action des structures culturelles.
Dans ce grand chantier, les festivals normands se démarquent. Une grande enquête sur la mobilité des équipes et des publics – réalisée auprès de 5 000 festivalier·es – a été publiée cet hiver par le réseau régional Norma. Point de départ d’une ambitieuse dynamique collective, elle a débouché sur une formation-action auprès de 15 festivals, confiée à l’urbaniste Benoît Lanusse et son agence Ferroviaire démocratique. La théorie s’incarne dans la pratique, l’objectif est clair : agir.
À l’issue de cet accompagnement, chaque festival repart outillé sur les enjeux de mobilité et prêt à déployer des expérimentations concrètes adaptées à sa situation. Comment rendre attrayants les transports en commun ? Doit-on tout miser sur le vélo ? Quelle place joue la communication dans les choix de mobilité du public ? Faut-il pénaliser les automobilistes ? Loin de s’accrocher à des solutions toutes faites, c’est dans une compréhension fine de leurs singularités et dans le travail en bonne intelligence avec les partenaires locaux que les festivals trouvent de véritables leviers de transformation.
À lire aussi : Normandie : une grande enquête de NORMA sur la mobilité des publics et déjà de premières expérimentations
On en discute avec Lise Pageyral du festival des arts de la rue Viva Cité (Sotteville-lès-Rouen) et Benjamin Flambard du festival de musiques actuelles Les Art’Zimutés (Cherbourg-en-Cotentin). Deux festivals aux disciplines et jauges différentes – 100 000 pour le premier, 15 000 pour le second – mais rassemblés au sein de cette aventure collective au service de la décarbonation.
Après avoir participé à l’enquête mobilité de Norma en 2024, que mettez-vous en place cette année pour réduire l’empreinte carbone liée aux mobilités ?
Benjamin Flambard : Pour la première fois en 25 éditions des Art’Zimutés, les festivalier·es auront accès cette année à trois lignes de navettes de nuit qui couvrent l’agglomération de Cherbourg-en-Cotentin. Jusqu’ici, il était parfois difficile d’inciter notre public à emprunter les transports en commun car le réseau de bus de ville s’arrêtait à minuit, et les concerts à 3 heures. Il n’y avait qu’une navette, mais ce n’était pas suffisant et beaucoup empruntaient la voiture car ils/elles n’avaient pas d’alternatives pour le retour.
« Les données permettent de penser des solutions sur-mesures et d’éviter de s’agiter dans le vent »
Lise Pageyral : Sur notre festival Viva Cité, la priorité est d’améliorer la communication autour des mobilités. Nous sommes en plein cœur de la Métropole de Rouen, à portée du réseau de métro, de tram, de bus et de vélo en libre-service. Donc avant de développer de nouvelles solutions, il y a un vrai besoin de valoriser l’existant et de mettre en place une communication coordonnée avec les services de transport de la ville pour encourager les festivalier·es à emprunter les transports en commun.
Comment ces premières expérimentations ont-elles été choisies ?
Benjamin Flambard : Nous nous sommes appuyés sur les données de l’enquête mobilité de Norma. Nous avions déjà réalisé une première enquête en 2022, mais à l’image de l’organisation de notre festival, elle reposait beaucoup sur les bénévoles. Le travail du cabinet Sociotopie nous a permis de passer un cap. Nous savons désormais que 70 % de notre public vient de la communauté d’agglomération de Cherbourg-en-Cotentin, ce qui encourage à nous concentrer sur ce public de proximité. Les navettes de nuit s’adressent ainsi aux festivalier·es qui habitent à moins de 10 km du site.
Lise Pageyral : Du côté de Viva Cité, nous avons identifié les lacunes de notre communication. L’offre de transports était noyée dans les informations sur la programmation, sur les partenaires ou les autres informations pratiques. C’était une demi-page écrite en petits caractères à la toute fin de notre dépliant. Il se trouve que dans le même temps, nous avons obtenu une belle avancée : en plus de la gratuité habituelle des transports le samedi à Rouen, le conseil métropolitain a voté la gratuité pour le dimanche du festival. Il nous semblait alors urgent de mettre en valeur ces solutions déjà existantes.
Benoît Lanusse : En accompagnant les quinze festivals, j’ai pu me rendre compte du manque de temps, de moyens et d’expertise qui pèse sur ces organisations. Le cœur de la formation-action proposée avec Norma est alors de parvenir à s’adapter à la situation spécifique de chaque festival. D’où vient le public ? Où dort-il ? Qu’est-ce qui existe déjà ? Ces données essentielles permettent de penser des solutions sur-mesures et d’éviter de s’agiter dans le vent, en se retrouvant avec des plateformes de covoiturage qui proposent zéro trajet ou des convois vélo réunissant 30 cyclistes sur un festival de 5 000 personnes.
Est-ce possible de dresser une typologie des festivals et des leviers d’actions qui leur correspondent ?
Benoît Lanusse : Dans l’ensemble, on peut diviser les festivals en trois catégories. D’abord, les « festivals camping » avec une part importante de leur public qui dort sur place. Ils se caractérisent par deux flux principaux, le premier jour et le dernier jour. Dans ces cas-là, les leviers sont principalement le train et le covoiturage, avec toujours l’impératif de rendre ces solutions le plus pratique et économique possible.
Ensuite, il y a les « festivals touriste », fréquentés par des personnes en vacances. Soit parce qu’elles viennent dans la région spécifiquement pour l’évènement, soit parce qu’elles cherchent des activités sur leur lieu de séjour. Ici, ça rejoint le travail mené par les offices de tourisme ou l’ADEME autour des « vacances sans voiture ». Il faut trouver des moyens de transport alternatifs pour que les personnes puissent venir et se déplacer sur place sans voiture.
Enfin, il y a les « festivals urbains », dans lesquels la priorité est souvent le travail de communication et d’adaptation autour des infrastructures existantes.
« Le secteur de la culture et celui des transports sont encore très éloignés alors nous devons progresser de manière crantée pour rassurer tout le monde »
Comment se mettent en place les partenariats avec les structures de mobilité sur votre territoire ?
Benjamin Flambard : Les données de l’enquête nous ont permis d’avoir des arguments solides auprès de Cap Cotentin, l’opérateur de mobilité de Cherbourg-en-Cotentin. Il est implanté depuis seulement quatre ans dans l’agglomération, il a donc besoin de se faire connaître et d’inciter les gens à prendre les transports en commun. Nous avons pu les aborder en leur disant : « 70 % de notre public, c’est aussi votre public » et construire à partir de ça un véritable partenariat gagnant-gagnant.
Lise Pageyral : C’est ce qui m’a beaucoup intéressé dans ce programme d’accompagnement. Plutôt que de nous placer en position de quémander, nous avons appris à construire des relations réciproques avec les services de transport de la Ville, en valorisant ce que nous pouvons leur apporter. Grâce à l’image positive de Viva Cité, ces derniers peuvent communiquer autour d’un message accrocheur – « Venez faire la fête en transport en commun ou à vélo » – plutôt que sur des tarifs ou des horaires.
À lire aussi : Better Live : comment neuf professionnels du concert en Europe transforment les métiers (et le futur) des tournées d’artistes
Benoît Lanusse : Ces premiers partenariats créent des habitudes de travail et de l’interconnaissance entre les festivals, les opérateurs de transport et les collectivités territoriales. Le secteur de la culture et celui des transports sont encore très éloignés alors nous devons progresser de manière crantée pour rassurer tout le monde et rendre ces liens durables.
À plus long terme, quels sont les autres leviers que vous souhaitez activer pour décarboner les mobilités ?
Lise Pageyral : Nous envisageons d’adapter les horaires de la programmation à ceux du réseau de transport. C’est-à-dire faire en sorte que la programmation de soirée se termine avant 23h30 pour qu’une partie du public puisse rentrer en métro, tramway ou bus. Cela permet de réduire la pression sur les navettes de nuit, qui engendrent des coûts et des difficultés de recrutement des conducteur·ices.
Benjamin Flambard : On se dit qu’au moment où il sera aussi simple de prendre le bus que la voiture, ça sera gagné. Mais on ne prévoit pas de pénaliser les automobilistes pour ne pas porter une écologie punitive. Une partie de notre public vient de la campagne autour et n’a pas d’autres alternatives pour l’instant.
L’objectif, c’est d’y aller progressivement : proposer des navettes en continu de minuit à 3h, puis passer à l’échelle supérieure en couvrant toute la communauté d’agglomération. Pour rendre les transports en commun plus attrayants, on aimerait aussi que les Art’Zimutés débutent dès que l’on passe les portes du bus, grâce à des DJ sets, des activités ou des spectacles.






