« Et si on abandonnait homo sapiens au profit d’homo amorosus ? » s’interroge Guillaume Logé. « Et, si, finalement, on faisait passer en second le sapiens, c’est à dire l’homme qui sait, ou qui pense savoir, l’homme doué de raison, pour donner la priorité à l’amorosus ? L’amoureux est humble, l’amoureux est à l’écoute, à l’écoute de l’autre, qu’il cherche à comprendre pour en prendre soin. » Le philosophe est assis sur un banc, à l’entrée de la galerie Jeanne Bucher Jaeger, dans le Marais. Devant lui sont accrochées des œuvres qu’il a réunies avec l’équipe de la galerie. Il les a choisies parce qu’elles nous parlent d’amour autrement que ne le fait la société de consommation.
« En fait, dans la posture amoureuse, il y a une posture écologique » explique-t-il, avant de poursuivre : « Cette intuition, on la retrouve dans l’art de toutes les époques, de toutes les cultures ». Son exposition propose donc de cheminer d’une œuvre à l’autre, à travers le temps et l’espace, à la recherche de ce qu’il appelle « l’Eros primordial », la force amoureuse qui est avant tout une force de vie.
De là où il se tient, il suffit à Guillaume Logé de tourner la tête vers la gauche pour apercevoir les premiers panneaux d’une œuvre gigantesque de Yang Jiechang, à laquelle une salle entière est réservée. Il s’agit de dix grands panneaux de soie sur lesquels sont peints des paysages peuplés d’animaux. Un kangourou y pénètre ce qui ressemble à une tigresse, un rhinocéros tente de chevaucher une vache mais est retenu en arrière par un panda, un cheval assis y embrasse une femme… « C’est presque un manifeste de l’idée de « Jardin d’amour », même si cette œuvre a de très nombreux degrés de lecture » commente le docteur en esthétique.
« C’est intéressant de voir que Yang Jiechang la situe dans le prolongement du Décaméron de Boccace, qui a pour point de départ une catastrophe qui menace l’humanité ». Dans ce texte devenu un classique de la littérature italienne, rédigé au milieu du XIVe siècle, sept jeunes femmes et trois jeunes hommes fuient en effet la peste noire qui ravage Florence et trouvent refuge à la campagne. Dans une villa isolée, ils passent dix jours à se raconter des histoires.
Le livre ne dit pas ce qu’il se passe le onzième jour, c’est le peintre qui l’invente. « Pour le onzième jour, ce que nous propose Yang Jiechang, c’est presque une utopie. Je crois qu’il ne faut pas la lire au premier degré, n’y voir que des animaux en train de jouer ou parfois de copuler entre espèces. Il faut surtout voir sa portée vitaliste ou taoïste, puisque Yang Jiechang est lui-même taoïste. On est porté par un souffle, qui emporte toute la création dans un perpétuel mouvement de mélange, de transformation et de renouvellement. »
Anarchisme primordial
« Il y a dans cette œuvre une dimension anarchiste, que je relie au courant anarchiste du dix-neuvième siècle » ajoute Guillaume Logé. « Ses penseurs proposaient une organisation de la société qui refléterait l’organisation de la nature. Au dix-neuvième siècle, une partie du courant anarchiste s’appuyait en effet sur les travaux des naturalistes de l’époque qui voyaient dans la nature un grand espace de coopération et d’entraide, plus qu’un lieu de compétition. Ce courant souhaitait une société qui en soit la réplique, c’est-à-dire qui repose sur l’association libre, la solidarité ou encore le refus de rapports de domination.
« Dans l’œuvre de Yang Jiechang, il y a cette question : comment refaire société après avoir fui un cataclysme ? Peut-être précisément en s’interrogeant sur la racine de ce qui nous constitue, de ce qui anime le monde dans lequel on vit, qui est probablement, justement, cette force amoureuse qui entraîne la transformation de tout. Il faudrait peut-être se mettre à son diapason, pour effacer les frontières artificielles qu’on a pu créer. Montrer ces espèces qui se mélangent, c’est commencer à abolir les frontières artificielles entre les peuples, entre les langues, entre les genres, c’est dépasser les dichotomies pour refaire société, c’est chercher de nouvelles ou d’anciennes formes d’harmonie… »
Dans les autres salles de la grande galerie de la rue de Saintonge, les œuvres semblent toutes vibrer sous l’effet de la même force ancestrale, même les plus récentes. Prise en 2020, une photo du Chinois Lin Zhipeng montre une femme dévoilant un sein nu à travers une robe déchirée. Elle a les yeux fermés. Au premier plan, d’immenses fleurs rouges viennent lécher son visage et sa main. Rêve-t-elle ? Quelles relations entretient-elle avec ces plantes et quels désirs la traversent dans ce jardin nocturne ?
Ailleurs, les œuvres dialoguent entre elles. Sur un tableau ancien, un homme et une femme forment une croix avec leurs corps nus. « C’est un tableau anonyme du dix-septième siècle, référence directe aux travaux d’un auteur hermétique qui se cachait sous le nom de « Basile Valentin » » précise l’essayiste. « Il s’agit d’une illustration de la neuvième clé de la philosophie, l’une des douze clés permettant à l’alchimiste d’atteindre la perfection spirituelle. C’est une œuvre qui a fasciné André Breton et les surréalistes. Ils y voyaient un « érotisme involontaire ». »
« Rien n’est ici par hasard »
André Breton, d’ailleurs, figure à côté, avec un « Cadavre exquis » qu’il a contribué à dessiner. On y voit deux personnages à demi-végétaux unis dans un geste d’amour. L’un, pourtant, tient l’autre par le cou, comme s’il se préparait à l’étrangler. Eros voisine avec Thanatos, le yin embrasse le yang, comme dans les œuvres voisines, une miniature indienne montrant Chinnamasta, une divinité qui se tranche la tête et se nourrit de son propre sang, ou une sculpture représentant Shiva et Parvati enlacés.
« Rien n’est ici par hasard » assure Guillaume Logé. « Dans ce « jardin », je souhaite qu’on prenne les œuvres pour ce qu’elles sont, même si on ne connaît pas leur origine. Je revendique un effet de présence de l’objet. Si vous prenez par exemple cette magnifique sculpture de Shiva et Parvati, vous avez un couple dans une position érotique qui ne cesse de se disputer et de se réconcilier. Il incarne le cycle permanent création / destruction. Mais il faut aussi s’arrêter sur la grâce et la douceur de cet objet : la taille de la pierre est très fine, tout est en courbes. C’est un objet très apaisant, très harmonieux, qui incarne une sorte de complétude. Tout cela est au-delà de l’explication, il suffit d’un regard sensible pour le percevoir. »
« J’accueille cette exposition parce qu’elle est au cœur de nos préoccupations et de notre façon de voir l’art » complète la galeriste Véronique Jaeger. « La notion de jardin, d’écologie ou notre rapport contemporain avec la nature (comment instaurer un autre rapport à la planète et distiller des idées plus positives ?), tout cela fait partie de nos questionnements. L’amour, pour moi, sous-tend beaucoup d’œuvres d’art ; c’est aussi ce qu’on partage avec les gens qui viennent découvrir les artistes. Mais cette exposition nous a amenés plus loin que ce qu’on imaginait, elle crée chaque jour des moments de dialogue avec les gens qui viennent nous voir. » Viendrez-vous, vous aussi, participer à cette discussion ?
Exposition « Jardin d’amour », jusqu’au 19 décembre 2026 à la galerie Jeanne Bucher Jaeger : 5, rue de Saintonge, 75003 Paris.
À lire également, le beau livre « Jardin d’amour » de Guillaume Logé, aux éditions Citadelles & Mazenod, 224 pages, 49€.