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Petit Biscuit : « Quand les artistes prennent position politiquement cela fait vraiment du bien aux gens »

By Jean-Paul Deniaud

April 01, 2026

Et même, il se veut rassurant. Pour le Normand de 26 ans, nous sommes au contraire à l’ère des prises de position directes, sincères, sans filtre. Parce que tout le monde le fait, et que cela rapproche même l’artiste de son public. D’autant plus lorsqu’il s’agit d’une cause « pour laquelle on devrait tous s’unir, la survie de notre propre espèce ». L’appel aux artistes est lancé.

On a parlé de ça avec Mehdi, de sa campagne torse-nu pour PETA, en 2024, pour vanter les mérite du véganisme, et du mythe du consumérisme que véhicule encore souvent la culture. Cela, avant de le retrouver sur la grande scène de Jour E, ce midi, l’événement que Bpifrance organise ce 2 avril à Marseille, pour inspirer un millier de dirigeants et les accompagner à transformer vraiment leurs modèles (cf. notre article).

Toute la journée, Pioche! invite musiciens et danseur·ses marseillais·es pour faire danser nos dirigeant·es en transition, avec une sélection 100% low tech : Bass Tong, Circular OctoPulse, Luah Marques, Didier La Rafale, le collectif Trackass, et le producteur marseillais French 79 en final. Inscriptions ici .

Où en est le projet Petit Biscuit aujourd’hui ?

Beaucoup de gens disent que Petit Biscuit, ça a énormément changé. Je me rends compte que je suis justement revenu à mes premiers amours. Je te parle depuis la campagne, où j’habite, en Normandie, pas loin de Rouen. Je me suis fait cette pièce qui a un peu l’allure d’une chambre et aussi d’un studio. Un entre-deux sécurisant, inspirant, où j’ai vue sur la forêt, je fais la musique qui me plaît, qui me parle.

Petit Biscuit, ça a toujours été un support pour mes émotions, pour les exprimer autrement qu’avec des mots. Un terrain de recherche artistique, et aussi d’intensité. J’ai l’impression que ça m’aide à vivre ma vie un peu plus intensément. Pour moi, la musique, c’est un peu comme un laboratoire.

J’ai fait quasi 10 ans de live, je suis passé par plein de formats, et je me suis dit que j’avais envie de tenter cette aventure DJ, voyager plus léger, pouvoir jouer des sons d’autres personnes. Petit Biscuit, c’est un producteur, mais c’est aussi un passionné de musique, un gars qui passe des heures à chercher des sons qu’il adore.

Et je n’ai jamais signé en label, j’ai toujours été indépendant. J’ai sorti [le hit, ndlr.] « Sunset Lovers » tout seul, et ça a généré suffisamment de revenus pour ne pas avoir besoin d’aller chercher de l’argent auprès d’un label. La seule chose dont j’ai besoin, c’est d’être bien entouré.

Être indépendant depuis le départ, est-ce aussi l’idée de ne pas être dans une course à la croissance, préserver son environnement professionnel et personnel ?

Oui, je ne suis pas du tout dans la course à la croissance. Si on lit le projet depuis le début, c’est un enfant qui faisait de la musique, et qui jamais ne pensait pouvoir faire de l’argent avec ça initialement. Mon rêve, c’était d’être architecte, pas musicien.

C’est venu un peu par hasard, pour mon plus grand plaisir, bien sûr. Mais je me rends aussi compte que j’ai aussi bataillé toutes ces années pour ne pas me brider artistiquement, refuser d’écouter ou de céder aux réflexes de genre musical.

Le milieu de la musique électronique a quelque chose de très capitaliste, dans le rêve et le matériel que l’on vend qui est associé au DJ. Moi, on me parle toujours de jet. Mais je ne vois pas l’intérêt, ça n’a aucun sens. Et je me rends compte que ce n’est pas qu’une question de praticité, c’est aussi une question d’image. Il y a tout un lifestyle qui est associé au milieu qui ne vient pas servir le propos.

Beaucoup de DJ ne prêtent pas attention à l’environnement parce que pour eux, ton jet privé devient ta publicité. Mais je pense que ça ne va pas durer, et que les êtres humains vont revenir à une certaine forme de raison, se dire que tout ça n’a aucun sens.

Cela a pu surprendre tes fans de te voir dans la campagne de communication de PETA. Cette campagne était bénévole, pourquoi l’as-tu acceptée ?

Pendant un tournage en Islande, un pêcheur m’a demandé de tuer un saumon sauvage. J’en étais complètement incapable. Si je ne suis pas capable de tuer le poisson, suis-je légitime pour le manger ? J’ai dit à Baptiste qui était en train de me filmer : « regardez bien, c’est le dernier poisson que je vais manger de ma vie ».

Ensuite, je me suis documenté. Beaucoup de reportages L214, PETA, sur les réalités de la production industrielle de viande, de poisson, d’œufs. Je ne pouvais pas supporter ces pratiques, pour moi, cruelles. J’ai toujours été quelqu’un de très empathique. Pourquoi ne pas prolonger cette empathie au règne animal dans son ensemble, et pas juste aux êtres humains ?

Au début, j’ai hésité à mettre mon visage en avant. Ne vais-je pas trop me politiser ? Je me suis dit que non. Que je défends des causes très personnelles, avec mon point de vue. Je ne suis pas en train de dire aux gens ce qu’ils doivent faire, je leur parle juste de mon expérience personnelle.

Et c’est cool de dire que l’on peut être végan et réussir à prendre de la masse. Si je peux faire un peu changer les mentalités avec un message populaire, très lisible, pourquoi pas ?

Qu’est-ce que cela te fait de t’engager comme cela, en plus de ton travail de musicien ?

Il m’est difficile de mettre en avant mes valeurs, d’en parler suffisamment avec beaucoup d’entrain, parce que j’ai peur de la critique. Et en même temps, je suis quelqu’un de très engagé écologiquement, qui a beaucoup d’empathie. Au quotidien, ce qui prime dans mes choix, dans mes actions, c’est l’éthique.

Il y a eu beaucoup de retours très positifs sur la campagne, de la communauté Peta, très bienveillante. J’étais content de ça, même si j’ai encore besoin de travail pour être vraiment à l’aise pour porter mes valeurs et mes messages pour cette cause, qui est super noble.

Depuis, tu as réalisé d’autres projets engagés de ce type ?

Dans mon prochain album, qui est davantage ambient, très musique de films, il y a un titre en collaboration avec une asso de protection marine qui est allée enregistrer des bruits de baleine. Ils m’ont envoyé des centaines de fichiers, et j’ai fait un son avec quasiment uniquement des bruits de baleine. J’ai hâte de le sortir.

Je pense que cela se ressent dans ma musique que j’ai toujours été très inspiré par la nature. J’ai envie de capturer des moments de la réalité, de faire de la musique super apaisante. Et cette ressource-là, l’apaisement, je la trouve vraiment dans la nature.

J’ai été super content de voir combien le fait de parler de mon régime alimentaire, de ma manière d’aborder les transports, mon business, en général, cela a un impact dans mon entourage personnel comme professionnel. Sans le vouloir. Voir quelqu’un de très engagé qui met beaucoup d’affect dans sa cause, va forcément avoir une résonance autour de lui.

Envoies-tu un appel aux autres artistes pour qu’ils et elles s’engagent davantage par leur musique et en utilisant leur image ?

Je n’ai jamais eu la prétention d’être un porte-drapeau, mais oui je le souhaite. Beaucoup d’artistes donnent leur image à des fins capitalistes, moins à des fins associatives. Parfois, j’ai l’impression que cela retire du fond à une industrie qui en manque déjà un peu aujourd’hui.

Des artistes porte-paroles de l’écologie, cela s’est un peu éteint depuis le Covid. Est-ce parce que le sujet divise ? Pourtant, s’il y a bien une cause pour laquelle on doit tous s’unir, c’est la survie de notre propre espèce. C’est juste notre propre survie. La Terre, elle, s’en remettra. Nous, non.

Si des artistes lisent cela, je voudrais les rassurer. On a la chance d’être dans une ère musicale où les gens s’attachent parfois beaucoup plus à la personne qu’à la musique. Alors venir implémenter nos valeurs, nos éthiques, que les artistes prennent position, politiquement, cela fait vraiment du bien aux gens.

J’ai vraiment vu l’impact, à chaque fois que j’ai pu prendre position, avec les messages que je recevais. Je me suis rendu compte de ça, que ça fait du bien aux gens. Aujourd’hui, on adore quand les artistes utilisent directement leur réseaux sociaux, qu’il n’y est pas d’intermédiaire, comme si c’était ton pote.

Ton pote aussi, il va relayer des contenus, prendre parti. Les gens aussi aiment ce côté-là. Que ce ne soit pas un community manager.

Souvent, on pense que l’écologie est un surcoût. Or, au contraire, cela commence souvent par diminuer les coûts, le gaspillage, optimiser ses façons de faire, retrouver le sens de ce que l’on fait. As-tu toi aussi l’impression que travailler de façon plus écologique, c’est aussi plus économique ?

Oui, parce que c’est revenir à l’essentiel. Moi, je suis un mec qui fait de la musique. Ce que je vends, c’est ma musique. Pas des mugs Petit Biscuit. Parfois, on se rend compte qu’on a réussi à créer une marque et ça nous monte à la tête. Sur certains trucs de merchandising, autrefois, je me suis foiré parce que j’avais les yeux plus gros que le ventre, tu vois ?

J’ai remis toute mon énergie sur ma musique, mon live, ma tournée. Ce pourquoi les gens me suivent. Et pas une production gigantesque. J’essaie toujours de me demander comment habiller ma musique le plus simplement possible sur scène. Et tu te rends compte que oui, ça limite énormément les coûts.

Cela revient à l’idée de croissance dont on parlait au début. Il est toujours possible de faire plus, gagner plus de communauté, vendre des sous-produits de ma marque. Mais en fait, pourquoi ?

C’est même une question philosophique. Je ne comprends pas trop cette course à la croissance, parce que je me suis rendu compte très jeune que cela ne me rendait pas spécialement plus heureux. Ce qui me rend heureux, ce n’est pas d’avoir toujours plus grand, d’aller toujours plus loin. C’est les interactions, c’est l’expérience humaine.

Petit Biscuit, avant tout, c’est un moyen de partager des choses avec des gens. Ça a été une aventure humaine folle. J’ai rencontré des gens superbes grâce à la musique. J’ai lié de superbes amitiés. J’ai fait des sons avec de supers artistes, des gens que j’apprécie, parfois que j’admirais quand j’étais petit. Tout ça, pour moi, ça vaut tout l’or du monde.