Nathalie Baetens

Grands entretiens

Nathalie Baetens :  « Regarder les nids pour remettre la nature au-dessus de l’humain »

By Nina Boisumeau Leloup

September 21, 2026

Photographe depuis 2009, l’ancienne graphiste Nathalie Baetens explore depuis plusieurs années un travail sur l’éphémère. Son travail s’intéresse aux matières, aux formes, aux savoir-faire et aux détails.

Nathalie Baetens a commencé par quelques nids trouvés ou prêtés, avant de travailler avec le Muséum national d’Histoire naturelle et sa collection de nids. Elle en a photographié près d’une centaine pour sa série, avec l’envie de montrer une diversité qu’elle-même n’imaginait pas avant de commencer. Son travail est aujourd’hui publié dans la collection des éditions EXB consacrée aux oiseaux.

Elle est la première de cette collection à ne pas prendre les oiseaux en photo. Ainsi, elle nous invite à déplacer le regard : de l’oiseau vers ce qu’il a fabriqué, de l’animal vers la matière, de la couleur vers la construction. Les nids deviennent des objets autonomes, ils sont alors observés pour leurs seules caractéristiques, comme un sujet à part entière.

Dans certains nids, elle retrouve des traces très concrètes de l’environnement dans lequel ils ont été fabriqués : des déchets, des mégots, des morceaux de plastique. Celui d’un merle trouvé dans les jardins des Serres d’Auteuil était à côté d’un palmier. Ses matériaux donnent presque l’impression d’avoir été prélevés dans un paysage tropical, alors qu’il a été construit en région parisienne. À travers ces constructions, c’est donc aussi le lieu et l’époque qui apparaissent.

Nathalie Baetens

Les nids nous mènent vers une autre manière de construire, avec peu, avec ce qui existe, avec le lieu plutôt que contre lui. Là où l’humain prélève, transforme et fait venir des matériaux de loin, l’oiseau compose avec ce qu’il trouve. Regarder ces petites architectures, c’est aussi interroger notre propre manière d’habiter le monde. Elle a choisi de terminer son livre par cette phrase de Gaston Bachelard : « L’oiseau construirait-il son nid s’il n’avait son instinct de confiance au monde ? ».

Une façon de nous rappeler, malgré les inquiétudes du temps présent, que nous pouvons continuer à contempler, à voir dans ces fragiles constructions de la force et à croire en l’avenir.

Nathalie Baetens : Je suis très contemplative. Je regardais souvent en haut des arbres, en hiver. Sur la route, je voyais des nids, mais ils paraissaient tellement inaccessibles, tellement fragiles. Je les imaginais tous à peu près pareils.

La première fois que j’en ai pris un en photo c’était en Équateur chez mon frère. Puis en 2018, j’ai voyagé à l’île Maurice pour un travail et j’ai vu des nids de tisserins par terre. Ils ressemblaient à de petits berceaux. J’ai complètement flashé dessus, et c’était tellement différent du premier que j’avais photographié. Je me suis dit à ce moment-là : « J’aimerais vraiment faire une série dessus. »

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En rentrant chez moi à Paris, dans les parcs des Serres d’Auteuil, je suis allée voir des jardiniers. Je leur ai demandé s’ils avaient récupéré des nids qui tombaient des arbres. Ils m’en ont donné et j’ai commencé comme ça. En deux ou trois ans, j’ai fait une cinquantaine de photographies différentes.

« J’avais vraiment envie de les prendre comme des chefs-d’œuvre, des petits trésors »

Dans un grand atlas j’ai découvert les nids de la mésange rémiz. C’est un nid très rare. J’ai téléphoné au Muséum d’Histoire Naturelle de Paris en espérant le photographier. Grâce à cela j’ai rencontré Caroline Tessier, gestionnaire des collections d’oiseaux, qui était en train de répertorier les nids. Ils en ont plus de 2500 dans des armoires. J’ai pu les prendre en photo.

Caroline Tessier m’ouvrait les armoires d’archives, où les nids avaient déjà été rangés par style. Parfois, ce n’était pas évident, certains ne pouvaient pas être déplacés car trop fragiles. Ceux qui me plaisaient le plus c’étaient les nids qui ne ressemblent pas vraiment à l’image que l’on se fait d’un nid. Par exemple, il y a un nid de fournier, on dirait une sculpture. Il est fait comme du béton, avec un mur à l’intérieur comme s’il y avait deux pièces dans une maison.

L’idée de fabriquer plus avec la nature, d’être en harmonie et de construire avec elle, c’est ce savoir-là qui m’a touchée.

C’est pour ça que je les ai pris en noir et blanc aussi, que je les ai sortis de leur contexte. J’avais vraiment envie de les prendre comme des chefs-d’œuvre, des petits trésors. Quand tu les prends dans l’arbre en photo, ce n’est pas pareil, tu les vois moins bien. De même pour la couleur, c’est presque trop séduisant. Je voulais être plus directe, que l’œil se concentre sur la forme, la matière, la construction du nid.

J’ai fait beaucoup de photos de gens qui créaient des choses, sur les savoir-faire artisanaux. J’adore la matière et la fabrication des objets. Cela fait écho à une série que j’ai faite où j’ai photographié des cabanes éphémères faites sur les plage, souvent par des familles avec de la récupération de ce qu’il y avait autour. Au final, prendre des nids, c’était un peu pareil pour moi. Ce ne sont pas des humains qui fabriquent, ce sont des oiseaux, avec leur bec. L’idée de fabriquer plus avec la nature, d’être en harmonie et de construire avec elle, c’est ce savoir-là qui m’a touchée. Tu fais avec ce que tu as sur place, un peu comme l’oiseau.

 

Nathalie Baetens
Nathalie Baetens

 

La nature est puissante. En voyant tout ça je trouve que cela remet en question : il n’y a pas que les humains qui fabriquent des trucs déments. Les oiseaux en sont capables, fabriquent des habitats qui sont costauds, étanches, c’est super impressionnant. Cela remet un peu la nature au-dessus de l’humain et je trouve ça intéressant, surtout parce que l’homme a tendance à se penser supérieur.​​​​​​​​​​​​​​​​

Je continue car je n’arrive pas à m’arrêter. À chaque fois que j’en vois je les trouve tous tellement beaux, tous tellement différents. Même si, parfois ce sont les mêmes oiseaux, j’ai pris plusieurs fois des nids de merle et ils ne sont jamais pareils, il y a toujours un côté poétique, donc je n’arrive pas à m’arrêter. Les gens qui sont autour de moi, maintenant, regardent les nids aussi. Ils ont été sensibilisés, ils ont vu le livre, ils font plus attention.

Le livre Des oiseaux est disponible aux éditions Atelier EXB et ses séries Les Nids et Les Oiseaux de nuit sont actuellement visibles sur rendez-vous à L’Arbre qui marche, jusqu’au décrochage du 23 octobre, avant une exposition à la Galerie La Chambre Claire, à Douarnenez, en avril 2027.