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« L’idée d’abord est venue des ateliers ». Comment l’Opéra de Bordeaux a réinventé la production de spectacles en temps de crise

par Jean-Paul Deniaud
10 septembre 2025
Le Requiem de Mozart à l'Opéra national de Bordeaux ©Éric Bouloumié

Le Requiem de Mozart à l'Opéra national de Bordeaux ©Éric Bouloumié

Si le monde du spectacle français travaille à réaliser sa transition de ses modèles, la crise sanitaire, suivie de la flambée des prix de l’énergie et des incertitudes politiques, ont tendance à émousser des engagements écologiques que l’on pensait acquis.

Alors que l’équation se complique, comment maintenir le niveau de production et préserver l’emploi tout en diminuant notre impact sur notre environnement ? Réponses Emmanuel Hondré, directeur général de l’Opéra National de Bordeaux, lors des Rencontres de l’innovation et des transitions dans la musique (RITM), organisées par le Centre national de la Musique le 14 mai dernier.

Emmanuel Hondré a été nommé directeur général de l’Opéra National de Bordeaux en 2021. « Probablement pas le meilleur moment pour diriger une maison d’opéra », souligne-t-il volontiers. Car c’est bien l’ensemble du secteur qui a été touché pas la successions des crises et de conflits, fragilisé par la hausse des coûts, l’abandon des dates ou le report des projets.

Alors, pour celui qui fut aussi directeur des concerts de la Salle Pleyel et de la Philharmonie de Paris, le dilemme était le suivant : se replier et réduire la voilure, ou conserver le même nombre de levers de rideaux, mais d’une autre manière. C’est cette dernière méthode qui a été choisi à Bordeaux. Une décision prise collectivement, avec l’ensemble des équipes. Et qui a bousculé l’organisation interne comme la production de spectacles, notamment autour de la politique stricte du « zero achat ». 

« Le milieu a gagné en solidarité, en écoute mutuelle »

Alors comment réussit-on faire transformer les habitudes d’une institution comme l’Opéra nationale de Bordeaux ? Et comment cela bouleverse les modèles économique, comme les relations pros et jusqu’à la création ? Réponses du directeur Emmanuel Hondré, au cours d’une des tables rondes des Rencontres de l’innovation et des transitions dans la musique (RITM), organisées par le Centre national de la Musique le 14 mai, à l’auditorium de l’Opéra National de Bordeaux. Et modérée par Antoine Dabrowski, rédacteur en chef de Tsugi Radio.

Antoine Dabrowski : Vous avez été nommé en 2021 dans cette belle maison. Quel a été le constat à votre nomination ? 

Emmanuel Hondré : Ces années-là étaient cruelles. Comment être créatif en situation de crise, de manque et de souffrances ? C’est beau à dire, difficile à faire. Par contre, c’est plus facile de le faire à plusieurs. En cela, je trouve que le milieu a gagné en solidarité, en écoute mutuelle, en conscience que notre intérêt est collectif, et non dans l’opposition.

J’entends moins parler de compétition, de propriété ou de possessivité des artistes. On a des débats de fond très importants. Comment organise-t-on au mieux les tournées ? Comment anticipe-t-on mieux ? Comment se sert-on de l’expérience des uns des autres ? On digère encore cette période, et je trouve qu’on en a gardé des choses très positives.

Nous, nous avons essayé de recalibrer des productions, d’inventer le zéro achat, de faire à plusieurs alors que nous faisions un peu trop tout seuls. Cela de manière à pouvoir maintenir un lien fort avec le public, qui n’était d’ailleurs pas très nombreux à ce moment-là.

Le Requiem de Mozart à l'Opéra national de Bordeaux ©Éric Bouloumié
Le Requiem de Mozart à l’Opéra national de Bordeaux ©Éric Bouloumié

Avec cette politique du « zéro achat », comment se passent concrètement les discussions avec de grands metteurs d’opéra habitués à avoir des budgets pour créer les costumes et les décors qu’ils souhaitent ?

La grosse surprise, c’est que l’idée est d’abord venue des ateliers. Ce sont eux qui m’ont embarqué. Ce qui était très solidaire parce qu’il était risqué pour eux de trouver les bons partenaires artistiques. D’autant qu’il ne s’agissait pas de faire naître un nouveau type de spectacle, de deuxième classe, moins bien. Il fallait donc travailler à ce que le zéro achat soit invisible. Première règle.

La deuxième : si les générations de 20 à 40 ans intégraient parfaitement ce genre d’enjeu, entre 40 et 70 ans, on changeait beaucoup d’habitudes. Ils ne vous le disent pas, mais généralement ils trouvent une excuse pour vous dire non. Pour notre premier grand projet réalisé en zéro achat, je me suis donc mis en quête de quelqu’un qui relèverait ce défi. Et je remercie Stéphane Braunschweig d’avoir été le premier à tenter l’expérience avec son équipe de création en scéno, costumes, accessoires.

« Nous en sommes à sept opéras zéro achat, ce qui constitue une vraie expertise. »

Et cela change toute la méthode. Ce n’est plus une équipe qui crée les esquisses, les plans, puis on passe en exécution dans les ateliers. Non. Pour créer, il faut faire le tour des stocks ensemble, se laisser inspirer par l’existant, savoir ce qu’on va pouvoir prendre et ce qui va nous manquer. Nous, il nous manquait du bois brut. Ça nous a obligé à prendre notre téléphone pour – et je vais prendre un mot un peu bizarre pour un opéra national – demander de l’aide. Habituellement, notre fierté, nos habitudes, nous l’interdisent. C’était un très bon exercice.

Une fabrique de caisses de vin locale s’est dite partant pour nous aider pour le bois afin de fabriquer cet opéra. Alors on l’a fait ensemble, au-delà de nos équipes. C’était bien plus stimulant de partager l’acte de conception, de création, de fabrication. Au sein des équipes, ce n’était plus des concepteurs et des exécutants, mais une certaine intelligence collective.

Qu’est-ce qui s’est avéré particulièrement difficile ?

Le plus difficile est d’aller au bout du chemin, et de ne toujours pas se résoudre à acheter alors qu’il ne reste que 30 ou 40% à réaliser. Là, on a dû apprendre à savoir qui était autour de nous de manière concrète, pour emprunter auprès d’autres maisons, de compagnies de théâtre, de ressourcerie. Nous en sommes à sept opéras zéro achat, ce qui constitue une vraie expertise.

« Cet engagement, c’est aussi un facteur de rajeunissement du public. »

Cela a changé aussi notre méthode de travail. Travailler un matériau brut, ce n’est pas du tout la même chose que de travailler un matériau déjà façonné, qu’il faut défaçonner et ensuite refaçonner. Il faut traiter la question des droits d’auteur. Quand vous avez un élément identifiable, soit vous enlevez l’élément identifiable, soit vous le conservez, mais c’est quand même l’œuvre de quelqu’un.

Une quantité de questions nouvelles sont arrivées, et je pense qu’elles sont amenées à être partagées par tous à l’avenir. Et que cela reste une expérience et non une norme. S’il devait y avoir une forme de continuation, ce serait de ne pas transformer notre initiative en obligation pour ne pas enfermer l’inspiration, la créativité. Mais il s’agit d’en parler ensemble, au quotidien, et de confronter nos expériences. D’autres ont tenté d’autres initiatives, qui ont besoin d’être partagées.

Que disent vos collègues qui dirigent d’autres maisons d’opéra sur le territoire ? Avez-vous la sensation de créer des vocations ?

Nous avons partagé cette réflexion avec l’Opéra-Comique (situé à Paris 2e, ndlr) et nous sommes en phase de partage d’expérience avec l’Opéra de Limoges. D’autres maisons ont testé autre chose, comme changer le mode de déplacement des artistes invité·es. De notre côté, nous avons étudié l’écho de nos actions engagées, et plus le public est jeune et féminin, plus celui-ci est sensible à cet engagement. C’est aussi un facteur de rajeunissement du public.

À lire aussi : « Ce n’est pas normal de distribuer de la musique en haute résolution pour l’écouter sur des appareils Bluetooth » – Benjamin Guincestre (Deezer)

Lorsque nous avons créé l’Académie de l’Opéra, en pleine crise, il y a trois ans, sans un euro d’argent public mais avec l’argent privé, on a tout de suite convenu que ce serait aussi du zéro achat pour chaque production. C’était une évidence, et pour le public, c’était une évidence et un plus énorme. Un nouveau public venait car c’était un spectacle zéro achat.

Pour nous, c’était une énorme surprise. D’autant qu’il s’agissait d’opéras plus légers, plus courts, interprétés par des jeunes 22, 25 ans, où les jeunes avaient les rênes pour la scéno, les costumes, la composition, la réécriture… Ça a donné un grand vent de fraîcheur aussi à la maison, une autre dynamique et montré qu’on pouvait faire de l’opéra différemment, presque du théâtre musical.

On dit que la jeunesse est déprimée parce qu’elle a le poids de notre consommation sur le dos ? Peut-être, mais il y a aussi une vitalité incroyable, de la transgression, un désir d’affranchissement, une créativité. Écoutons-la, donnons-lui sa chance. Créons ces espaces de liberté, malgré les nouvelles contraintes. On a encore la liberté de programmer et de créer. Profitons-en.

Réécouter cette rencontre ainsi que les autres temps des Rencontres de l’innovation et des transitions dans la musique (RITM) du CNM, organisées le 14 mai 2025 à l’auditorium de l’Opéra National de Bordeaux.

Tags : ÉcoproductionÉquipementOpéra

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