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« L’État, tel qu’il est aujourd’hui, fait entièrement partie du problème écologique »

par Clara Munnier
29 avril 2025
État protection du vivant citoyenneté interview mode de vie politique territoires

Juliette Duquesne est journaliste spécialisée sur les thématiques environnementales et économiques ⒸGérard Gachignard

« Aujourd’hui, les décisions sont prises par l’État, il faudrait plutôt qu’elles partent des territoires. »

Journaliste spécialisée dans les thématiques environnementales et économiques, Juliette Duquesne multiplie les enquêtes au long court. Elle les relate dans la collection Carnets d’alerte, en collaboration avec le regretté Pierre Rabhi, qui vise à s’emparer de sujets brûlants pour les rendre accessibles au grand public. Dans ce dernier ouvrage, Juliette Duquesne étudie l’organisation politique auquel nous sommes tous tributaires : l’État.

L’État et la protection du vivant sont-ils réellement conciliables ? C’est à cette question que tente de répondre Juliette Duquesne au cœur de son dernier livre, Autonomes et solidaires pour le vivant : s’organiser sans l’autorité de l’État. Autrice, conférencière et journaliste, elle veut prouver qu’il est possible de créer du commun sans passer par ce pouvoir central.

Pour cela, elle est partie aux quatre coins de l’Hexagone (et même jusqu’au Mexique) pour découvrir des initiatives qui expérimentent d’autres manières de faire vivre la démocratie. Elle dresse un nouvel horizon des possibles, loin d’un État centralisé, souvent décrié comme étant déconnecté des territoires et de leurs réalités. Trois années d’enquête et plus d’une centaine de personnes interrogées pour questionner une idée simple, mais radicale : comment sortir de l’État pour protéger le vivant ?

Coopératives autogérées, habitats partagés, Zones à défendre (ZAD)… Les expériences de communautés autonomes se multiplient en France. Leurs membres font partie de ceux qui ont compris que notre modèle n’est pas viable. Face à l’effondrement écologique, aux inégalités croissantes et à la crise de confiance en la démocratie, s’astreindre des frontières imposées par le système actuel et s’ouvrir à de nouvelles perspectives devient envisageable.

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Comment vous est venue l’idée d’enquêter sur les initiatives autonomes, solidaires et écologiquement responsables, en marge de l’État ?

Juliette Duquesne : Lors de nombreuses conférences que j’ai animées, j’ai rencontré beaucoup de personnes engagées. À chaque fois, la question de l’État revenait. Et je me suis rendue compte que c’était un sujet clivant, et que cette division n’était pas toujours bien formalisée.

Pour être honnête, je n’étais moi-même pas totalement au clair sur cette question. Ce livre a donc été une façon de creuser cette notion en profondeur, entre reportages de terrain et réflexions théoriques, notamment concernant l’anarchisme.

À propos de l’anarchisme, on peut en avoir une idée caricaturale. Comment définir cette idéologie et les formes d’organisation rencontrées en font-elles partie ?

L’anarchisme, c’est la lutte contre toutes les formes de domination, en particulier celles du capitalisme et de l’État. Au sein des organisations que j’ai rencontrées, certaines ne se revendiquent pas du tout en lien avec cette idéologie, quand d’autres en partagent les principes, de manière plus ou moins marquée.

Comme l’anarchisme est une grande perdante du capitalisme et du communisme, on l’a souvent réduit à la violence ou au terrorisme. Or, dans ce mouvement, les moyens comptent autant que la finalité.

Quand j’ai commencé ce travail il y a trois ans, je ne pensais pas que le livre résonnerait autant avec l’actualité, avec ces poussées de l’extrême-droite partout dans le monde. En lisant des textes anarchistes, je me suis rendue compte que les propos étaient d’une actualité frappante. En lisant des textes anarchistes, j’ai dû parfois vérifier plusieurs fois l’origine de la citation à tel point qu’elle semblait actuelle. Par exemple, Pierre Kropotkine énonce, dès 1913, cette citation brûlante de sens : « Telle fut l’origine de l’État, telle fut son histoire, telle est encore aujourd’hui son essence. Imaginez donc l’évolution du capitalisme tout en maintenant l’État et en s’aidant de l’État, lequel fut créé afin d’aider au développement du capitalisme et grandit toujours. » L’anarchisme permet d’ouvrir les imaginaires et de donner des pistes pour l’avenir.

Ce livre n’est pas un manuel d’action, c’est un manuel pour montrer les initiatives qui émergent et celles qui existent déjà. C’est primordial de se rendre compte qu’on peut s’organiser autrement. L’objectif principal de l’ouvrage était de répondre à cette question : comment s’organiser collectivement pour protéger le vivant ? Or, j’ai eu des échanges sur le terrain bien plus subtils que ce qu’offre en ce moment toute une partie d’un débat public tiré par l’extrême-droite.

Et justement, comment ces collectifs s’organisent ?

Sans les idéaliser, les collectifs rencontrés pour mon ouvrage montrent qu’il est possible de s’organiser autrement. Je me suis par exemple rendue au Chiapas, au Mexique, où les Zapatistes (mouvement social impulsé dans les années 1990 pour défendre l’autonomie des peuples indigènes, ndlr.) ont mis en place un système d’autonomie très poussé : ils ont leur propre système médical, leur propre système éducatif, de justice…

Si les Zapatistes ont été si loin dans leurs initiatives, c’est parce qu’ils ont su tirer les leçons de l’histoire. Ils remettent en cause l’État, non par rejet dogmatique, mais par analyse historique, en étudiant les dérives du communisme. D’ailleurs, c’est intéressant de noter qu’au Chiapas, toutes les personnes interrogées remettent en cause l’État afin de pouvoir sortir du capitalisme et enfin protéger le vivant. En France, cette remise en cause est beaucoup plus marginale.

Un autre aspect qui m’a marqué dans tous les collectifs que j’ai rencontrés, c’est le rapport à l’argent, qui est totalement différent. Il y a beaucoup plus de redistribution et une marchandisation moins forte des gestes du quotidien. Pour les membres de ces collectifs, l’important n’est pas de transmettre un héritage patrimonial ou financier à leurs enfants, mais de transmettre une planète en bonne santé. D’ailleurs, les conflits ne portent jamais sur l’argent.

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Dans un contexte de crise démocratique, est-ce que s’organiser sans l’autorité de l’État, c’est reprendre du pouvoir citoyen ?

Absolument. J’ai rencontré des communes qui ont mis en place des systèmes de démocratie plus directe et davantage délibérative, comme à Poyols dans la Drôme, ou à Poitiers. Dans ce cas, les décisions prises sont acceptées par l’ensemble de la société et sont parfaitement connectées aux réalités d’un territoire.

Souvent, l’écologie est perçue comme la montée des règles, une sorte de dictature verte. Alors qu’au contraire, si l’on veut avoir des modes de vie plus autonomes, ancrés sur un terrain écologique, il faut inclure tout le monde, ce qui crée les conditions d’une véritable démocratie. L’anarchisme insiste d’ailleurs beaucoup sur la reconnaissance de l’unicité de chacun dans un groupe.

Le manque de reconnaissance est peut-être une des raisons qui poussent certains vers l’extrême-droite, parce qu’ils ne se sentent pas représentés et qu’ils voient bien que les lois sont vidées de leur contenu.

L’État nous empêche-t-il de nous organiser face à la protection du vivant ?

Notre mode de vie actuel, très urbanisé, dans des villes totalement bétonnées, nous a déconnectés du vivant. L’urbanité réduit également notre autonomie. Plus nous vivons dans des zones urbaines, plus nous avons besoin de l’État pour réguler nos gestes quotidiens : des problèmes liés à la densité, à la gestion de l’eau en passant par les déchets.

L’État et le capitalisme sont intrinsèquement liés. Ce sont les États qui ont façonné notre économie actuelle, néfaste pour le vivant. L’État, et le capitalisme, font entièrement partie du problème écologique.

Parmi tous les chercheurs que j’ai interrogés, tous s’accordent à dire qu’il faut inverser la pyramide actuelle. Aujourd’hui, on a un système centralisé où les décisions sont prises par l’État. Selon eux, il faudrait plutôt qu’elles partent des territoires. L’échelle locale est plus pertinente pour agir. Ainsi, la question n’est pas de faire complètement sans l’État, mais sans son autorité.

Est-ce qu’il n’y a pas un risque que ces sociétés se replient sur elles-mêmes ?

Ces nouvelles façons de s’organiser nourrissent énormément de liens avec l’extérieur : paysans, collectivités, régions… Ce sont des lieux très ouverts. On est loin de l’autarcie. Beaucoup de membres font des plaidoyers pour faire évoluer les choses au niveau national ou européen. Ces mouvements réussissent même à faire coexister différents points de vue.

Reste la question du passage à l’échelle : comment imaginer une organisation plus étendue en partant de ces formes locales ?

L’objectif du livre est aussi de se dire qu’on pourrait mettre en place ces initiatives à d’autres échelles. On pourrait imaginer une fédération où chaque territoire puisse s’associer et se dissocier librement.

D’ailleurs, de nombreux chercheurs l’ont montré avant moi ; l’humanité ne s’est pas organisée de façon naturelle par le biais d’un État. On peut tout à fait s’organiser autrement. Ce ne sera pas un basculement immédiat, mais une construction progressive.

C’est en comprenant que l’État moderne fait partie du problème qu’on peut commencer à inventer d’autres façons de s’organiser.

Tags : CitoyennetéInterviewMode de viePolitiqueTerritoires

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