Face à l’urgence écologique, faut-il choisir entre créer de nouveaux projets et le ralentissement de son activité ? La culture et le champ artistique montrent qu’une voie qui embrasse les deux volets en même temps semble possible, voire souhaitable. C’est ce que nous confirme l’artiste Fakear, rencontré à l’occasion de notre table-ronde à Jour E, l’événement de Bpifrance dédié à la transition économique, le 2 avril au Palais Rameau de Lille, et dont Pioche! est partenaire.
Le dilemme semble difficile. Ainsi, à l’heure de la redirection écologique, il faudrait rompre avec la créativité et l’innovation, pour ralentir, et décroitre. Dans la culture, cela se manifeste dans de plus petits événements, à l’image du festival Panoramas, à Morlaix, ou des tournées à vélo – ou en bateau, comme celles de Yann Tiersen – voire l’arrêt même d’une carrière, comme le font les Shaka Ponk cette année.
À l’heure du « backlash » écologique, les entreprises restent-elles engagées dans la redirection de leurs activités ?
Ce serait pourtant occulter l’ensemble des co-bénéfices que permet une réflexion profonde sur le sens et sur le rythme de son activité. Nouvelles idées créatives, coopérations entre acteurs, liens retrouvés, bien-être au travail et santé mentale… Et à nouveau, la culture montre à nouveau la voie, embrassant créativité et ralentissement en même temps. Et montrant que le chemin est possible, voire souhaitable.
C’est ce dont nous avons discuté avec le musicien Fakear, en marge de son intervention – suivie de son DJ set – lors de notre table-ronde intitulée « Culture en transition : vers un modèle durable et responsable ? », aux côtés de Valérie Martin (Ademe) et Maxime Faget (Fairly), à Jour E, l’événement de Bpifrance dédié à la transition écologique, le 2 avril au Palais Rameau, à Lille. Pour le producteur de musiques électroniques, ralentir ses objectifs de carrière pour l’aligner avec ses valeurs a non seulement été libérateur d’un point de vue créatif, mais aussi créateur de nouveaux liens. Et de bien-être. Rencontre.
En quittant le circuit des majors du disque et du live, tu as choisi il y a quelques années de quitter ce monde de compétition et les chiffres de vente pour te concentrer sur la musique. Quelle conséquence cela a-t-il eu sur ta carrière et ta créativité ?
Fakear : Il faut dire que l’on reste quand même dans une forme de compétition en label indépendant. Mais la liberté artistique est mise en avant et encouragée. Aujourd’hui, les majors ne se cachent presque plus de pousser le profit et ce qui va marcher, plutôt que la liberté artistique. Ce qui compte pour elles, c’est ce qui va être efficace et écouté par le plus grand nombre.
« D’un seul coup, le métier d’artiste faisait sens de nouveau »
Moi, ça m’a libéré d’un poids, et j’ai pris davantage de plaisir à écrire de la musique en me reposant moins sur l’approbation du public ou des différents professionnels. Je pouvais travailler à faire de mon mieux, et, comme le dit très justement Alexandre Astier (dans sa vidéo Hot Ones, ndlr.) ensuite, que les gens aiment ou non, ce n’est plus mon problème.
Ceci dit, les réseaux sociaux créent une pression semblable à ce que l’on a pu connaître en major, avec un objectif d’efficacité, de présence, une frénésie créatrice. Ce n’est pas notre métier au départ. Tout cela m’a fait revenir aux raisons profondes de mon envie de faire de la musique. Et m’a confirmé qu’en tant que figure publique, dans le contexte d’aujourd’hui, il n‘est plus possible de rester apolitique.
Est-ce que tu as ressenti des effets en termes de santé mentale, sur ton bien-être, depuis que tu as ralenti ?
Oui, complètement. La cadence a ralenti et effectivement ça va mieux. Et j’ai pu expérimenter énormément de choses au cours des dernières années. En tant qu’artiste électronique, j’ai la chance de pouvoir tourner avec une formule live, adaptée à des festivals et salles plus grandes, et une formule DJ. Celle-ci m’a amené à beaucoup jouer dans de tout petits festivals, dans toutes petites localités. Et j’ai bien plus rencontré là les acteurs locaux et le public après le show.

Lors d’un festival cher à mon cœur, La P’Art Belle, près de Vannes, on a été accueilli par l’ostréiculteur du coin avec du vin blanc, c’était un moment magnifique. Il y avait peut-être 400 personnes, on pouvait être au contact de tout le monde, il y avait une conférence sur l’écologie l’après-midi, tout ça sur un site incroyable, au bord du golfe du Morbihan. C’était génial. Et là je me suis dit : « c’est pour ça que je fais ce métier ». Je rencontre des gens, je peux discuter avec mon public, goûter des produits locaux, découvrir un territoire. D’un seul coup, le métier d’artiste faisait sens de nouveau.
Parce que la tournée frénétique qui nous fait aller d’un point A à un point B, de gros événements en gros événements… Heureusement, je joue aux jeux vidéo, sinon je serais très solitaire et m’ennuierais beaucoup. Sur chaque lieu, on rencontre vaguement quelques médias, quelques acteurs. On n’a même pas de contacts avec les gens parce que sur scène, avec les crash barrière, l’installation logistique, le premier rang est à 15 mètres devant nous. On ne rencontre même pas de regard. Il y a cette masse informe devant nous, c’est très chouette, galvanisant, mais au final, si l’on ne fait que ça, ça nous isole vachement. Donc, effectivement, côté santé mentale, ça m’a fait beaucoup de bien de décroître et de faire des petits trucs.
Et sur ta carrière, y a-t-il eu un impact négatif ou au contraire celle-ci se porte bien aussi ?
On a vraiment commencé l’année dernière. Je manque de recul pour savoir si aux yeux des pros, c’est-à-dire des promoteurs, ma valeur marchande a été impactée par cette démarche-là. Parce que c’est ce qu’ils vont regarder.
« Il y a une sorte d’aristocratisation des gros événements culturels »
Mais du point de vue de ma relation au public, ça a été vers du mieux. Les gens avec qui j’ai échangé sur place commentent ensuite sous mes posts, suivent mes événements, sont là avec leurs potes quand je repasse dans la région. Il y a à nouveau un échange réellement humain, comme lorsqu’on démarre, qu’on fait son premier concert devant dix personnes, et qu’on finit par passer la soirée avec et que ça devient des copains. J’ai l’impression de toucher ce truc-là à nouveau, c’est vachement bien.
J’imagine qu’aux yeux des promoteurs, d’un point de vue marchand, ce n’est pas très sexy. Parce que la méthode à l’ancienne de promouvoir des shows, de vendre un spectacle, c’est de faire des trucs de plus en plus gros, de jouer sur la rareté. Pas très compatible avec un côté humain, décroissant, de jouer dans les petites collectivités. Les promoteurs doivent se dire : « Fakear, il n’attire plus autant de monde, il coûte moins cher, je ne vais pas le faire dans mon festival ». Et effectivement, ça fait quelques années que je ne fais plus trop de gros festivals.
Qu’est-ce que tu as envie de dire aux autres artistes qui sont dans des modes « à l’ancienne » justement ?
Moi je viens de l’école publique, des choses mises en place par l’Éducation nationale et l’État pour qu’on ait accès à la culture. Quand j’échange avec les plus jeunes publics sur les petits festivals, généralement, ce qui revient, c’est : « Génial que tu viennes ici parce que l’entrée n’est pas chère ». Très basiquement, les jeunes générations sont dans une situation financière précaire et ne vont pas aux gros événements. Il y a une sorte d’aristocratisation des gros événements culturels, qui privent les jeunes et les plus démunis d’un accès à la culture. C’est hyper grave et dangereux.
« Ami·es artistes, osez revenir vers des petits formats, osez décroître »
Donc je dirais aux artistes que c’est génial que l’on soit plein à sortir énormément de musique sur Spotify tous les jours, tant mieux. Il y a un public pour tout le monde. Contrairement à ce que l’industrie voudrait nous faire croire, l’objectif n’est pas de devenir Taylor Swift. C’est juste de trouver son public, d’être épanoui dans son art, de partager un maximum et de lier avec les gens.
Yann Tiersen : « La beauté de la nature guérit bien l’anthropocentrisme dans lequel on vit »
J’ai goûté les deux. Je suis allé jusqu’à faire la tournée des Zénith, le Zénith de Paris, les gros festivals français. Et je trouve beaucoup plus de plaisir et d’épanouissement à revenir dans des SMAC, les tout petits clubs et tout petits événements. Et je pense sincèrement que 100% des artistes trouveraient plus de sens à leur métier dans des petits formats que dans d’immenses trucs.
Alors ami·es artistes, osez revenir vers des petits formats, osez décroître. Déjà, vous bosserez plus parce que vous coûterez moins cher. Et revenir au contact des gens va vous redonner un souffle incroyable. Et pour ceux qui démarrent et veulent se lancer dans la mêlée : il y a largement de la place pour tout le monde, contrairement à ce que l’industrie voudrait vous faire croire.
Retrouver les conférences de Jour E sur le YouTube de Bpifrance.






