Bertrand Burgalat ©Serge Leblon

Faire lieux

IA versus musique : Bertrand Burgalat appelle à « garder une certaine sérénité » et à miser sur l’artisanat musical

By Jean-Paul Deniaud

September 22, 2026

L’été 2026 marque un tournant dans le bras de fer opposant les ayants droit aux outils d’IA générative permettant la production de musique, Suno et Udio pour le splus connus. De la condamnation de Suno suite au recours de la GEMA, la Sacem allemande, jusqu’aux attaques massives de la RIAA, leur équivalent américain, la riposte est devenue mondiale.

En Californie, Sony Music Publishing et Warner Chappell ont attaqué Anthropic, dénonçant « l’un des vols de propriété intellectuelle les plus flagrants de l’histoire » pour le pillage de milliers de partitions et de paroles. Même l’AFM (syndicat des musiciens américains) poursuit Universal et Warner pour leurs accords avec Suno et Udio.

En parallèle, l’étau se resserre. Entre l’AI Act européen, les badges AI Persona de Spotify et les mentions Made With AI d’Apple Music, l’exigence de transparence s’impose. En France, le SNEP – le syndicat des éditeurs de musique, qui classe les meilleures ventes et écoutes – a tranché : le titre de Gims avec l’entité virtuelle Rven est exclu des classements, contrairement au duo posthume de Marie Poulain avec la voix de Barbara, dûment autorisé par son ayant droit Bernard Serf.

Pour le tout juste ancien président du SNEP Bertrand Burgalat, ce paysage rappelle l’ère Napster, il y a 25 ans : « Ce n’est pas être pour ou contre l’IA, c’est savoir si l’IA générative doit respecter le droit de propriété. » Or, sur le plan réglementaire, dit celui qui est aussi compositeur et fondateur du label Tricatel, le droit permet déjà de faire face aux enjeux posés par l’IA. En un mot, une intervention humaine est exigée pour toucher des royalties.

« La seule réponse concrète que l’on a, c’est : autorisation, rémunération, transparence »

Fidèle à son indépendance, Burgalat égratigne les postures technocratiques, les prophéties apocalyptiques et l’absence de discussion, pour les créateurs, avec les plateformes d’IA. Et milite pour le droit commun et une traçabilité totale : « L’une des choses les plus intéressantes que peut faire l’IA, c’est la granularité : savoir de façon très précise quelle musique est utilisée dans l’espace public. »

À l’approche de son intervention à l’Accor Arena ce 8 octobre, au Big, le rendez-vous annuel de Bpifrance, dont Pioche! est partenaire, son message aux investisseurs est un appel au sang-froid : refuser la course au gigantisme — un « bluff à la Reagan avec sa Guerre des Étoiles » —, sortir du dogme de la disruption et cesser de concevoir l’innovation comme un guichet à subventions. Dans un marché saturé, la France aurait selon lui plutôt à miser sur l’artisanat, l’exigence et l’humain pour redonner du sens à la création.

Après une fin d’été très animée sur le front judiciaire entre les développeurs d’IA et les majors de la musique, les ayants droits sont-ils finalement en train de gagner la partie ?

Bertrand Burgalat : Cette partie musique-IA, comme vous dites, ce n’est pas être pour ou contre l’IA. Mais est-ce que l’IA générative doit respecter le droit de propriété ou pas ? Je suis assez confiant là-dessus. Évidemment, il faut des procédures pour le faire respecter. Mais nous ne sommes pas très éloignés de ce que l’on a connu avec Napster il y a 25 ans.

Lorsque des morceaux sont faits avec l’IA générative, la seule réponse concrète que l’on a, c’est : autorisation, rémunération, transparence. Il faut l’autorisation des ayants droit, qu’ils soient rémunérés. Et le troisième point, qui est le plus important, je pense, c’est la transparence : l’IA doit dire quelles créations ont été avalées. Il faut qu’on ait cette granularité.

D’autant qu’il y a une tentation des organismes de gestion collective de dire : « on va prendre l’argent, et voir ensuite comment le répartir, par de l’action culturelle ou des subventions ». Pour les créateurs, je trouve cela extrêmement dangereux, nous ne sommes pas des mendiants. L’IA pourrait au contraire donner des perceptions beaucoup plus fines des musiques utilisées en concert, dans l’espace public, les cafés (pour mieux en répartir les droits, ndlr.).

Nous assistons tout de même à une réaction grandissante des majors de l’industrie musicale…

Bien sûr, les grandes maisons de disques essaient de faire des accords avec Udio, Suno, et c’est normal. Ces sociétés cotées en Bourse doivent répondre de façon positive, et pas juste dire : on n’en veut pas. Mais pour les avoir vus, ces accords n’ont franchement aucun intérêt. Musicalement, ce sont des gadgets. Plus dangereusement, l’IA générative amplifie des processus déjà existants : la dévalorisation de la musique, l’inflation de contenu, l’ubérisation.

« L’IA générative amplifie des processus déjà existants : la dévalorisation de la musique, l’inflation de contenu, l’ubérisation »

Les premiers qui seront atteints dans la musique sont les musicien·nes qui disent aujourd’hui « j’ai utilisé de l’IAG, c’est génial », ne sont pas de très bons musiciens, mais se régalent. Car je pense que c’est une négation totale de l’acte de création, de tout ce que ça peut avoir de jouissif.

J’ai travaillé un an sur la musique d’un film de Marc Fitoussi, qui sort le 7 octobre. En changeant une note, on changeait la psychologie d’une scène. Aucune des questions que j’avais à me poser n’aurait pu être résolue par un prompt. Dans le même temps, ce que je fais est très fragile face à la fausse perfection des machines.

Un prompt l’aurait peut-être fait sonner dix fois mieux. Mais il y aurait quelque chose de totalement factice. J’ai parfois l’impression qu’on est au début du sampling, où tout le monde se retrouve avec des trucs pourris.

En tant que musicien, quel regard avez-vous sur ces nouvelles pratiques ?

La musique, pour moi, est plus un symptôme qu’une exception culturelle. C’est une activité comme les autres. Ce qui nous arrive va arriver à l’ensemble des autres activités intellectuelles et économiques. Je trouve donc un peu dangereux que l’on demande des mesures de protection que l’on ne voudrait pas pour les autres métiers.

Je pense donc que l’on n’a pas à être protégé ou accompagné. C’est complètement illusoire de penser que l’intelligence artificielle va tuer tout le monde, et que l’on va nous y accompagner, comme la sidérurgie dans les années 80. Il y a tout un discours questionnant ce que l’on fera, en gros, de ces inutiles d’artistes et d’intermittents du spectacle qui seront au chômage.

Mais qu’est-ce qu’on va faire de tous ces consultants qui sont là à vendre du vent, pas même en prise directe avec ces questions ? Ça, ça va être une question. En tout cas, je ne crois pas du tout à une réglementation spécifique. Je crois à l’application des principes généraux du droit, et je dirais des principes de la dignité humaine, mais pas à des lois spéciales.

Finalement, après l’industrialisation extérieure au pays et l’IA, il ne resterait donc que l’artisanat et à l’humain, revenir à l’essentiel. Cela veut aussi dire, comme pour l’industrie, un écosystème qui s’effondre.

Oui, vous avez raison. J’ai 63 ans. On a raté le tournant de l’informatique avec le même genre de discours technocratique qu’aujourd’hui avec l’intelligence artificielle : les Américains sont des idiots, on sera meilleurs. J’aimerais que Mistral soit notre champion français. Malheureusement, on n’est plus à l’époque du gaullisme industriel et des Trente Glorieuses, nous n’avons aucune chance.

« S’il y a une voix française, elle doit être un peu moins tapageuse »

Pourtant, il y a tant de choses à faire avec l’IA et l’lA générative, y compris pour la création. Mais ils ne comprennent pas l’acte de création, réduite comme dans d’autres domaines à quelque chose d’utilitaire. Chanel m’avait demandé la version instrumentale d’un enregistrement en concert, il y a 25 ans. Impossible. J’ai mis les bandes dans Lalal.AI, qui l’a sortie avec une qualité extraordinaire. Effectivement on peut faire des choses.

Cependant, moi, ce que j’aime, c’est faire un morceau à partir d’un texte dont la première phrase me donne envie de pleurer tellement elle est belle. C’est une joie de faire ça. Et je voudrai que ce soit le plus beau morceau que j’ai jamais fait. Peut-être mettrai-je deux mois à le faire. Mais ce sera magique. Si certains souhaitent le faire avec un prompt, qu’ils le fassent. Mais ce qu’on aura fait là, c’est la vie.

Où le financeur devrait-il mettre ses billes pour aller vers un monde souhaitable ?

La course au gigantisme dans l’intelligence artificielle, on la perdra. S’il y a une voix française, elle doit être un peu moins tapageuse. Énormément de sociétés françaises font un travail remarquable, très ciblé, pointu et sérieux. Ce ne sont pas des gadgets grand public.

J’ai l’impression qu’on arrive au bout d’un cycle déclamatoire. Le financeur aura raison de ne pas alterner entre irénisme et prédictions apocalyptiques, et de garder une certaine sérénité devant des projets qui l’utiliseront de façon dévoyée, comme un guichet : « qu’est-ce qu’on va pouvoir raconter pour être aidé ? »

Dans la musique, on a vu certaines entreprises faire des choses remarquables, mais ne pas avoir les codes. Ce n’était pas assez « disruptif ». Cette obsession pour ce qui est disruptif, parfois, je ne sais pas ce qui va en rester.

Assister à l’intervention de Bertrand Burgalat au Big de Bpifrance, le 8 octobre ou en ligne. Et retrouver tout le programme du grand rendez-vous annuel de Bpifrance sur le site de l’événement.