La rencontre fut brève. 10 minutes top chrono dans les coulisses de Jour E, l’événement organisé par Bpifrance à Marseille, en avril dernier. Un poil court pour évoquer l’entremêlement de 17 années de carrière d’avec l’engagement féministe, anti-raciste et contre les violences policières de celle qui se disait, au journal Le Monde, « de la lutte intersectionnelle », précisant au quotidien que, « pour génération, cela va de soi, on ne peut pas être féministe sans être pro-LGBT et antiraciste ».
Trop bref aussi pour revenir sur sa manière à elle « de transformer une injustice, quelque chose de laid, en une création artistique, une forme gracieuse », comme elle vit le faire ses premiers acolytes musiciens en tournée, alors âgée de 16 ans et toute fraîchement sortie de son passage par la Nouvelle Star, en 2009, adulée par les professionnels de la musique. Ou encore sur sa manière d’agir aujourd’hui, laissant derrière les (nombreuses) polémiques suscitées par le bloc réactionnaire, pour mieux mettre en lumière les assos « qui aident » comme SOS Méditerranée, la Fondation des femmes ou le Sidaction.
Alors dans ces coulisses marseillaises, avec l’actrice et musicienne Camélia Jordana, nous sommes allés droit au but. Faut-il toujours aujourd’hui traduire avec des mots polis les combats antiracistes et sa propre expérience du racisme systémique pour être entendue du grand public ? Ne doit-on pas au contraire parler franchement, alors même que la parole se libère et que tant d’auteur·ices et penseur·ses – qu’elle lit – consolident ce discours ? Réponses d’une jeune artiste à l’expérience d’une daronne, qui a su soigner sa colère pour mieux choisir ses mots, et obtenir le plus grand effet.
Est-ce difficile pour toi de faire cette sorte de traduction entre ce qui te traverse, peut-être une colère, et ce que tu te permets d’exprimer publiquement ?
Camélia Jordana : Ce n’est pas si difficile que ça. Particulièrement parce que je me sens beaucoup moins en colère qu’à une certaine période. À l’époque où j’ai fait mon troisième album, Lost, entre 2014 et 2018, j’étais vraiment très en colère. C’est le moment où, je trouve, le climat a vraiment basculé en France.
Je parle de la manière dont la violence sociale s’est accentuée, et a commencé à se ressentir dans chaque couche de la société. L’album Lost est hyper important aussi pour cette raison. J’étais très en colère, et c’était pour moi le moyen de la traduire en quelque chose.
« C’est très important d’adapter la manière qu’on a d’offrir son discours en fonction de l’audience. Sinon, ça ne passe pas. »
Bien sûr, aujourd’hui, ce ne sont pas les sujets qui me fâchent qui manquent. Mais depuis, mon rapport à la colère a vraiment changé. J’ai le sentiment que les artistes ont un pouvoir magique.
C’est-à-dire ?
Nos métiers nous permettent quand même de donner rendez-vous à d’autres personnes, de les faire sortir de leur routine quotidienne, de leur travail et de leur cercle, pour se retrouver au milieu d’autres personnes, qu’elles ne connaissent pas, et qui ont juste en commun le fait de bien aimer la même musique. Déjà, rien que ça, je trouve ça assez incroyable.
C’est un lien que je trouve très singulier, la musique, qui est quand même quelque chose d’invisible. Que l’on puisse utiliser ce lien et ces moments-là comme un outil pour émouvoir les gens, pour confirmer pour eux comme pour nous qu’on est tous au bon endroit, au bon moment et que l’on va pouvoir vraiment se raconter des choses, c’est un pouvoir extraordinaire.
On te sait lectrices de penseur·ses féministes, anti-racistes et décoloniales plutôt radicales. Quelles sont celles qui nourrissent tes prises de parole ?
Je lis des livres extraordinaires qui m’apprennent énormément. Mais je ne suis pas d’accord avec tout ce que je lis dedans pour autant. Et je ne me sens pas la responsabilité de traduire des mots qui ne sont pas les miens.
Mais il y a tellement de choses et de personnes extraordinaires que je ne peux que conseiller. Ça va de bell hooks à Frantz Fanon, en passant par Fatima Ouassak, Louisa Yousfi… Tant d’autres.
On a toutefois l’impression que ces sujets doivent encore être abordés de façon sage sur les plateaux de télévision, pour les oreilles encore sensibles. Ne devrait-on pas y aller plus fort ?
Non, parce que je me sens assez libre. J’ai grandi devant des caméras, des micros. Donc pour moi, ça a toujours été normal d’être moi-même. J’ai juste appris que j’étais satisfaite lorsque j’arrivais vraiment à passer le message que je voulais plutôt que d’être seulement spontanée.
« Être sur le terrain, se sentir au bon endroit, ça donne du sens. Ça apaise. »
Je ne peux pas parler sur un plateau devant des millions de téléspectateurs comme je parle à mes potes dans mon salon. Je peux dire exactement la même chose, mais il y a une manière de le dire pour que l’on comprenne exactement ce que je veux dire moi. C’est ça la nuance. C’est très important d’adapter, non pas son discours, mais la manière qu’on a de l’offrir en fonction de l’audience. Sinon, ça ne passe pas.
Lorsque tu prends la parole sur ces sujets, penses-tu « aux jeunes filles aux cheveux frisés » comme tu dis, aux militant·es que tu connais, aux personnes qui ne connaissent pas encore ces sujets ?
Je pense surtout à ce que je ressens. Je ne pense pas à telle ou telle victime sociale. Ça, ça m’habite tout le temps. Quand j’écris, que je compose, j’essaye d’être à l’endroit juste qui traduira au mieux l’émotion que j’ai quand je suis au contact d’acteurs du terrain, de victimes. Je suis plutôt dans quelque chose d’artisanal et de fabrication.
Qu’est-ce qui se passe au fond de toi lorsque tu es sur le terrain ou dans des manifestations, auprès de personnes concernées ?
Je me sens un peu moins impuissante. Je trouve que cela donne du sens aux choses. Et autant dans le fait d’être en manif qu’au concert de Rosalia, que quand je vais chanter pour une cause où en étant ici maintenant. Pour moi, c’est un ensemble. Oui, ça donne du sens, juste de se sentir au bon endroit. Ça apaise.
Comme quand j’écris ou quand je joue, à la fin, la seule chose qui compte, dans le fait de créer, c’est d’être en lien avec les gens avec qui on crée, avec qui on communique, on pense, on se déplace, avec qui on s’interroge.
Ça me permet de ne pas me sentir figée dans la crasse du monde. Ça me permet de me sentir en mouvement et d’être moins seule, moins impuissante. Ça me permet de traverser le monde et cette époque si folle.
Entretien réalisé par Pioche! Magazine, en partenariat avec Diffuz, by Macif, et co-publié sur Carenews.