Nouveaux récits

Avec le film Planètes, Momoko Seto nous transforme en graine de pissenlit « pour faire partie de la nature, et ne plus la voir comme un problème »

By Jean-Paul Deniaud

April 15, 2026

À l’écran, trois graines de pissenlit, que notre science nomme akènes, volètent puis atterrissent sur un sol glacé. La première titube quand l’autre glisse et s’écroule. Une troisième tente de percer le sol pour s’enraciner là, sans succès. Elles repartent, jouent à se dépasser, prennent peur quand le vide se rapproche… Ainsi se regarde Planètes, le dernier film de Momoko Seto, sorti début février et encore en salles pour quelques semaines.

D’une scène d’amour (entre limaces) au tragique de la mort (d’une plante), en passant par l’inévitable scène d’action (de batraciens), la réalisatrice japonaise déroule une fresque onirique, presque psychédélique, vécue par les corps fragiles de ces petits brins de vie.

Ce challenge scénaristique – comment construire un récit et véhiculer des émotions en filmant « le paysage comme des acteurs » – se double d’un exploit technologique. Formée au Fresnoy et aujourd’hui au CNRS, Momoko Seto a choisi de tourner sur plusieurs années, avec une petite équipe et des moyens techniques extraordinaires pour capter ces images de l’infiniment petit – mousses, terres, insectes, plantes… – en vie, et en mutation.

C’est ce qui fait de ce Planètes une surprise visuelle autant qu’une expérience à vivre. Celle d’une empathie ressentie pour le plus fragile des vivants, en prise avec les aléas d’une migration subie où la solidarité devient clé. Une émotion qui ré-ancre l’humain au plus près de la terre et de ses habitant·es oublié·es. Et qui, en miroir, rappelle au / à la spectateur·ice sa vulnérabilité et sa fragilité, enfouies sous les miracles techniques et les injonctions à la concurrence.

Penses-tu ton travail artistique comme étant au service de cette sorte de révolution intellectuelle et philosophique, autour des écologies, qui s’exprime depuis une quinzaine d’années ?

Je vais en tout cas m’en inspirer. Comment doit-on raconter notre monde aujourd’hui ? Quelle vision ma création doit-elle porter sur celui-ci ? Est-ce l’histoire d’une petite fille qui se perd dans la forêt et se fait manger par un loup ? Ou justement ne plus mettre en opposition l’humain, les vivants et le sol ?

Ces penseur·ses disent bien combien nous faisons partie d’un même système. Ma rencontre avec la metteuse en scène et historienne Frédérique Aït-Touati m’a fait découvrir dès 2013 des travaux importants sur la représentation du vivant. Dans son livre Jamais Seul (Actes sud, 2021), le biologiste Marc-André Selosse, pour moi le Darwin français du XXIᵉ siècle, dit comment nous n’existerions pas sans les bactéries que nous hébergeons en nous.

Arrivée mouvementée des akènes sur la planète glacée

De son côté, Emmanuel Coccia raconte dans Métamorphoses (Rivages, 2020) que ce que nous mangeons devient nos cellules. On porte en nous l’histoire de la vie comme mémoire cellulaire. Tout est une constante métamorphose du vivant, comme si nous faisions un avec les plantes, les champignons, la viande, en mangeant et en respirant.

Cela remet quelque part en question Descartes, et son « je pense, donc je suis ».

La primatologue Jane Goodall avait publié le livre « Nous sommes ce que nous mangeons » chez Actes Sud, en 2012.

C’est évident. C’est aussi sortir du culte de la philosophie des Lumières. Moi, quand Dominique Lestel, un philosophe de l’ENS, me dit que Descartes a dit n’importe quoi, il y a quelque chose qui me soulage. Non, ce n’était pas juste l’intuition d’une petite fille de 17 ans qui trouvait bizarre cette histoire, comme si c’était l’absolu.

Certain·es ont cette force, dans la création artistique, d’avoir une posture punk. Moi, à l’époque, j’essayais de comprendre. Quand tous·tes ces penseur·ses ont commencé à re-questionner la domination de l’humain sur la nature, et ce qui en avait été dit jusqu’ici, cela m’a fait du bien.

Ce sentiment violent d’une domination d’une certaine pensée sur ses propres intuitions, cela fait aussi référence à tout un horizon culturel que tu mentionnes parfois, comme Ghibli, Miyazaki. Ce sont des œuvres en dissonance avec la pensée occidentale.

Exactement, et avec une polyvision des choses. J’ai eu la chance de travailler avec le japonologue Jean-François Sabouret qui disait bien combien la pensée occidentale n’est pas du tout la pensée de base en Asie. Ici, même des films comme Le Règne Animal, qui veut avoir un propos écologique, parle de la nature en opposition au monde humain. Cela fait 15 ou 20 ans que la philosophie contemporaine dit que ce n’est pas ce qu’il faut faire.

« Filmer le décor comme des acteurs »

Au cinéma ici, la nature est toujours un problème. Il y a dernièrement eu ce film où des criquets envahissent le monde. Je veux montrer que ce n’est pas une menace. C’est pour cela que je veux nous transformer en graine de pissenlit. Pour faire partie de l’environnement, et ne plus avoir cette vision perturbée.

L’anthropologue Anna Lowenhaupt Tsing, dans son magnifique livre Le champignon de la fin du monde (Empêcheurs de penser en Rond, 2017), le dit bien : « Si vous arrivez à rendre le paysage non du décor mais comme des acteurs, il y a un combat de gagné ».

Pour toi, il s’agit donc de retrouver et de mettre en scène ce lien d’interdépendance ?

Oui. Un autre penseur que j’aime beaucoup, Olivier Hamant, dit que dans la vie, les plantes et tout organisme fonctionne à 20% de son énergie. Personne n’est à fond, pour faire face aux crises. Si tu es déjà à la limite, en cas de crise, c’est le burn-out. Pour lui, on est face à un capitalisme destructeur de l’environnement, mais aussi de nous-mêmes.

Parce que cela nous pousse à l’individualisme, à l’isolement, à ne penser qu’à soi et à écraser les autres. Or, nous sommes toutes et tous dans le même bateau. Si tu commences par tuer les autres, ça va couler. Déjà Darwin disait très bien – contrairement à ce que l’on répète – que nous ne sommes pas en lutte les uns contre les autres mais en interdépendance.

Ton film est un conte pop, onirique, voire surréaliste, qui raconte pourtant le réel. Quel effet souhaites-tu avoir sur le public par cette forme ?

Montre le réel comme de la science-fiction, c’est un peu plus excitant que comme un documentaire. Même pour moi. Un pissenlit qui devient un vaisseau spatial, c’est excitant. C’est un peu enfantin, mais nous sommes des êtres excitables. On adore voir des choses nouvelles, explorer. Je fais partir en exploration avec des éléments de tous les jours. C’est ça le challenge.

« Je suis vraiment en train de regarder un « 69 » de limaces ? Oui ! »

Comment rendre beau quelque chose d’extrêmement moche. Comme les moisissures, les limaces, que les gens ont tendance à repousser, à répugner. J’adore les rendre belles. Je suis vraiment en train de regarder un « 69 » de limaces ? Oui !

Pour Edgar Morin, qui a beaucoup écrit sur le cinéma, ce qui est magnifique dans le cinéma, c’est de nous rendre sympathique des personnes que l’on a tendance à mépriser ou à oublier. Comme Charlie Chaplin en clochard, que l’on a envie d’aimer, d’aider.

Le cinéma transforme le regard. On pense aussi à Elephant Man.

Exactement. L’art a cette force de transformer une pissotière en œuvre. On en revient à Marcel Duchamp. Cette force-là, c’est notre outil pour transformer le monde et les gens. Avec notre baguette magique, qui est notre regard pour essayer de le transfigurer.

Cela se confronte à un art qui magnifie ce qui est déjà considéré comme beau, ce qui renforce les dominations quelque part.

Oui, moi, je trouve cela ennuyeux. Il n’y a pas de challenge. C’est la dictature de l’esthétique, de la beauté que de considérer beau ce qui l’est déjà.

Ton film est aussi une histoire de migration. Pourquoi ce thème te touche particulièrement ? Est-ce une façon de bousculer les a priori sur la migration et les frontières ?

Bien sûr, c’est un peu mon histoire. Je suis Japonaise, j’habite en France, j’étais aux États-Unis, je suis revenue. J’adore demander aux gens pourquoi ils habitent là. L’amour, le travail, le climat, la famille… Il y a mille raisons, toutes extrêmement subjectives. Pourquoi se dit-on un jour « c’est ici que je vais m’enraciner » ? Même au sein d’un même pays.

Toutes les plantes migrent, par le vent, les oiseaux, la technologie. Rien n’est endémique. Tout le monde est venu de quelque part. Les animaux aussi. Emanuele Coccia, dans un texte magnifique sur la migration des plantes, dit que si le vivant ne se déplace pas, il meurt. Se déplacer est extrêmement vital. C’est très fort. Pourquoi nous, humains, sommes-nous tant contre les migrations et pour les frontières ?

Les chercheurs en sciences humaines et sociales ont conclu que la migration a toujours été un facteur positif. Toujours. Un enrichissement du langage, de la culture, l’arrivée de main d’œuvre. Ça enrichit l’ADN, le savoir, la technique… La vision négative de certains politiciens est complètement à contresens de la nature. La frontière, la création de territoires… Tout cela est illogique et pas naturel du tout.

Et tu ne peux pas migrer seul. Comme pour mes graines, pour se déplacer et s’enraciner, il y a besoin de l’autre, de se relier.

Nous avons toute une histoire colonisatrice à déconstruire, où le colon se pense seul, détruisant son environnement, installant sa culture et ses mots dans une relation violente aux territoires et aux êtres qui y vivent. Cela passe donc aussi par contrecarrer le discours sur l’identité en prenant le parti de l’hybridité.

Edgar Morin en parle très bien dans sa pensée complexe. Plus les choses sont complexes, diverses, mélangées, plus c’est riche. Les colons qui imposent leur culture, jusqu’aux H&M, McDo, qui sont partout, cela devient de la monoculture. Et comme pour les sols, la monoculture détruit.

Y a-t-il une question à laquelle tu aurais voulu répondre ?

Pour notre petite équipe de tournage et de postproduction, ce n’était pas juste de l’exécution artistique d’un projet. Elle était aussi immergée dans ces idées, ces lectures. Pendant le tournage, mon chef op’ Elie Levé m’avait offert un livre sur la forêt, écrit par Claire Liano, une chercheuse en esthétique.

Je me suis rendu compte du travail de l’impressionnisme pour mettre en image la reliance, complètement invisible, de l’atmosphère, l’odeur, l’ambiance, l’humidité, dans une unité esthétique. Nous en avons discuté avec l’équipe pour travailler cela en post-production. À la fin, un des membres de l’équipe m’a dit : « Je ne vois plus la nature comme comme avant ».