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« À quoi ça va ressembler notre territoire dans 50 ans, avec tous ces préfabriqués ? » : Bonne Nuit ou la dernière fête avant la fin du monde

par Jean-Paul Deniaud
18 février 2026
@krema.jpg Emma Kraemer

@krema.jpg Emma Kraemer

« Sur le corps frais du dernier humain s’épanouiront du lys et du jasmin. » Bienvenue dans l’univers de Bonne Nuit, duo vendéen aux mots et aux sons bruts, reflets d’une jeunesse qui se débat entre luttes et poésie, espoirs et cynisme, et qui emporte l’adhésion partout où il passe.

Forcément, on a discuté Vendée et écologie, avant la sortie de l’excellent EP « Crier Vomir Pleurer » ce 20 février, et avant une Maroquinerie complète mi-mars. Le tout sans label, sans compromis.

« Ah ouais t’étais à Jean Monnet aussi ! » Pas tous les jours qu’on fait l’interview d’un groupe que l’on estime, et avec qui l’on a partagé – avec 15 ans d’écart certes – la même prof’ d’histoire. Forcément, ça rapproche.

Ce qui rapproche aussi, c’est ce rapport intime à un territoire si particulier, et en même temps si symbolique de l’époque, qu’est la Vendée : ce bocage paysan devenu terre promise de l’industrie, forte de ses autoroutes, ses lotissements en parpaings, et sa main d’œuvre dévouée avec l’un des taux de chômage les plus faibles de France.

Théodore Babarit et Etienne CoutandCe pays qui a vu naître Bruno Retailleau – pour qui l’auteur de ses lignes a chanté la Marseillaise à l’école, true story – vote en majorité Macron et Renaissance. Signe qu’ici, on continue encore de croire au combo maison individuelle, pointeuse, voiture et supermarché. Un monde d’avant pas encore acculé, a priori sans révolte, même si les paysages changent, que les fins de mois se resserrent, que le vote RN grimpe.

C’est de ça dont j’avais envie de parler avec Bonne Nuit. Parce que Théodore Babarit et Etienne Coutant, environ 25 ans chacun, démarrent toutes leurs interviews en disant « on vient de Vendée ». Et qu’ils se présentent comme « sensible aux injustices, à l’effondrement du vivant », dénonçant « ce que le système économique capitaliste génère de pire ».

C’est que ça devait avoir un lien pour eux. Peut-être le même lien que pour moi, qui ai grandi dans ces champs, bossé dans ces usines, à me battre pour en partir mais toujours viscéralement relié. Avec ce spleen des ami·es qu’on y a laissé pour vivre une autre vie, de ces statistiques et sondages que l’on voit bien réels quand on revient pour les fêtes.

« J’ai perdu mes amis que j’avais depuis tout petit, mes meilleurs amis ne font plus partie de ma vie » raconte Bonne Nuit dans « Mes Amis » (2024). Il fallait qu’on en parle. « Fondre la banquise, déplacer le Gulf Stream ; faire péter l’atome, décimer la faune ; pesticides dans l’eau, conduire trois autos ; éclairer la nuit, acidifier la pluie (…) ; on a bien rigolé », chante Bonne Nuit sur leur nouvel EP Crier Vomir Pleurer, qui sort ce 20 février. Il fallait qu’on en parle.

Vous dites souvent que votre nom Bonne Nuit, c’est une manière de proposer une dernière fête avant la fin du monde. Pourquoi ça compte pour vous d’amener ce sens-là, et de faire cette dernière fête ?

Théodore Babarit : Il faut le prendre complètement en second degré. Notre objectif n’est pas de dire : « De toute façon, tout est terminé, il n’y a plus aucun espoir, faisons n’importe quoi, brûlons du pétrole et laissons-nous crever ». Ça, c’est ce qu’on fait déjà en fait. Bonne nuit, c’est ce que le monde est en train de faire.

Nous, ce que l’on veut véhiculer comme message, c’est de sortir du déni, à la fois nous-mêmes et l’ensemble de l’humanité. On ne sait pas dans quel état on va sortir de ce déni, mais on doit le faire le plus tôt possible. L’objectif de nos concerts, c’est de s’amuser aussi, beaucoup, mais il y a ce « petit » objectif en haut, c’est sûr.

On sent que ça sort des tripes. Pourquoi ça vous traverse comme ça, pourquoi vous ne pouviez pas faire un projet différent de celui-ci ?

Théodore Babarit : Je pense qu’il y a un côté combat générationnel, vraiment. Et puis, c’est le fait d’avoir grandi tous les deux à la campagne, même si on peut tout à fait venir de là où on a grandi et y être complètement insensible.

« On fait de la musique populaire parce que c’est ce qu’on est, en fait. C’est juste qu’on est des prolos ou des agriculteurs. »

Pourquoi certains sont moins sensibles à cette question ? Je ne sais pas trop. Le fait est que pour nous, c’est lié à nos origines. Et puis, on a tous forcément des sensibilités complètement différentes, toi, moi, Étienne, vis-à-vis de ce qui est en train de se passer.

Etienne Coutant : C’est vrai que mon père est agriculteur et moi, j’ai toujours senti ce truc d’entretenir la terre, de la dénaturer le moins possible. Et autour de chez moi, depuis que je suis né, il y a quand même pas mal d’usines de transport qui s’étendent. Des nouveaux bâtiments hyper moches, qui détruisent à chaque fois plusieurs hectares de parcelles.

C’est flippant. Ça fait mal. Et c’est vraiment un truc dont mon père me parle tout le temps, où lui, il se sent un peu gardien de ça. C’est un sujet dont on parle souvent avec Théo.

Théodore Babarit : On rentre de moins en moins en Vendée, mais ça permet de voir évoluer sur le temps long les paysages, les populations d’insectes, les constructions, les lotissements. Et même sur un temps très court, ça évolue à un rythme qui n’est pas normal.

On voyage en France grâce à la musique maintenant, et il y a d’autres types de développements ailleurs qui semblent plus sains, ou en tout cas plus mesurés, avec des villages où les maisons du centre-ville sont utilisées, où il y a pas de nouvelles constructions, où c’est plus logique.

Elle ressemble à quoi, justement, la Vendée d’où vous venez ?

Théodore Babarit : Moi, j’ai grandi dans un lotissement où tout le monde avait besoin de son pavillon, avec son terrain, son jardin, alors qu’on pourrait aussi avoir du logement collectif, à plusieurs étages, même en ruralité.

« Je suis né là-dedans, dans cette espérance qu’on peut changer les choses. »

Je reproche vraiment à ceux qui gouvernent la Vendée, au niveau local, le manque de vision de long terme. Et j’ai très peur pour ce territoire dans 50 ans. À quoi ça va ressembler, avec tous ces bâtiments préfabriqués ? Il restera des dalles de béton, c’est tout ce qu’il y aura.

Théodore, tu t’es engagé au niveau local, je crois, au sein d’un mouvement qui s’appelle Vendécologie, c’est ça ?

Théodore Babarit : Ouais, je l’ai créé, mais le parti a cessé d’exister cette année, parce que des quatre que nous étions, une seule personne vit encore en Vendée. Mais en 2022, j’étais candidat aux législatives en effet. On avait fait ça tout seuls, en indépendant, avec 1 000 € par campagne. C’était chouette, on s’est amusé.

J’ai quand même envie de me servir de ce qui existe, de la démocratie, de nos institutions, même s’il faut les transformer. J’y crois, je ne sais pas pourquoi. Je suis né là-dedans, dans cette espérance qu’on peut changer les choses.

Vous venez de publier une vidéo pour appeler à aller voter avec Planète Boum Boum et MC Danse pour le Climat, qui marche très bien avec 14000 likes sur Instagram ce matin. Or, certains disent : ça peut être une violence sociale, quelque chose d’élitiste, de s’entendre dire d’aller voter quand on n’y croit plus parce que peu importe pour qui on vote, personne ne semble s’intéresser à nos difficultés. Qu’en pensez-vous ?

Théodore Babarit : Il y a un an et demi, je ne me posais pas du tout cette question. Pour moi, aller voter, c’est normal, c’est un droit. Je ne comprenais pas les gens qui n’allaient pas voter. Et aujourd’hui, je comprends. La violence politique n’est pas nouvelle, mais là on y a tellement été confronté, à un niveau que je n’avais jamais connu. Je comprends tout à fait qu’on puisse se dire que c’est un truc d’élite d’aller voter.

Etienne Coutant : Là, ça visait surtout les gens pour qui ce n’est pas un problème, mais c’est vrai que dans mon entourage, j’ai pas mal de potes qui ne votent pas et s’en foutent totalement, qui ne voient pas du tout l’impact que ça peut avoir sur leur vie.

@krema.jpg Emma Kraemer
@krema.jpg Emma Kraemer

Vos chansons évoquent ce spleen, cette nostalgie vive de l’enfance, de l’adolescence, et cette espèce de dissonance entre ce qu’on est devenu et les gens qui sont restés au pays.

Théodore Babarit : Oui, c’est le deuxième grand sujet de Bonne Nuit.

Etienne Coutant : Pour moi, ce qui est important, c’est d’absolument garder un lien. Je suis toujours très proche avec mes potes de Vendée, même si on n’a pas du tout les mêmes opinions.

J’ai envie de voter toute ma vie à Saint-Laurent. C’est très important de rester bien implanté dans ces régions-là, qu’il y ait des gens qui pensent différemment. Parce que j’ai l’impression que dans mon groupe, les gens du coin que je connais, c’est souvent exactement les mêmes opinions. Et ça me fait peur.

« Quelqu’un nous a débranché quand on chantait « la jeunesse emmerde, le Front National »

Quelque part, il y a dans vos chansons l’envie de prendre soin de ces personnes, de parler d’elles et aussi de leur parler, avec beaucoup d’amour et de compréhension. Mais peut-être vais-je trop loin ?

Etienne Coutant : Non, non, de ouf. Je sais que plus tard, j’y habiterai ; j’y ai plein de souvenirs, je ne me sentirai jamais autant chez moi qu’en Vendée. C’est ici qu’on est devenu intermittents. On y a vécu une enfance très heureuse.

Théodore Babarit : Pour ma part, j’avais beaucoup plus « d’espoir » avant de faire ma campagne pour les législatives. J’ai fait quand même 7%, tout seul. Je suis allé à la rencontre des gens, vraiment, en faisant du porte-à-porte pour voir si l’on pouvait créer des alternatives.

Et je n’ai pas du tout senti dans cette circonscription qu’il y avait le terreau fertile pour faire des choses différentes, comme ce qui existe ailleurs, en Vendée ou en Mayenne. À la fin de la campagne, j’étais lessivé. Cette Vendée-là reste très conformiste, très intégrée et capitaliste.

Vos textes touchent un large public, et vous faites danser les gens partout en France, ce qui veut dire quelque chose sur l’universalité de votre propos, en tout cas sur une classe populaire aujourd’hui. Comment travaillez-vous ce côté populaire dans votre projet artistique ?

Etienne Coutant : On essaie toujours de faire des chansons populaires, avec des mélodies entêtantes, très mélodiques. Une construction assez simple, avec des refrains qui se répètent, à la voix ou avec des synthés. Oui, on essaie de garder une certaine accessibilité dans tous nos morceaux.

Théodore Babarit : Il y a un côté qui n’est pas voulu, c’est qu’on n’a pas de formation musicale. Etienne a pris des cours d’accordéon mais… On fait de la musique populaire parce que c’est ce qu’on est, en fait. C’est juste qu’on est des prolos ou des agriculteurs.

Ce qui nous fait vibrer, ce qui nous donne de l’émotion, ce ne sont pas les constructions d’accords super compliquées, c’est autre chose, c’est ailleurs et c’est beaucoup plus instinctif.

Donc, quand on fonctionne à l’instinct comme nous, ça donne ça. Et dans les paroles, c’est à la fois voulu et pas voulu, pareil, c’est beaucoup de choses instinctives. J’aime bien garder la première intention, ce qui a fait que j’ai eu cette idée en tête.

Votre nouvel EP, Crier Vomir Pleurer sort ce 20 février. Y a-t-il un texte particulier que vous souhaitez commenter par rapport à ce dont on se parle depuis tout à l’heure ?

Théodore Babarit : Il y en a un particulièrement, le dernier morceau de l’EP, « On a bien rigolé ». C’est le morceau le plus engagé sur l’écologie. C’est pas celui qui apparaît tout de suite comme celui qui va être le plus écouté, on n’en sait rien, mais c’est surtout un morceau qu’on avait envie de défendre en live pour écrire cette histoire de « dernière fête avant la fin du monde ».

Mais, tu le connais peut-être sous le nom « On s’est bien amusé », qui est un texte de Fred Vargas beaucoup plus complet que notre chanson. On a gardé un peu l’essence du texte pour en faire une chanson. J’ai essayé de contacter Fred Vargas, mais je n’ai pas eu de réponse. Mais je l’ai fait.

Pour toute problématique de droit d’auteur, ce sera marqué dans le papier.

Théodore Babarit : Très bien.

Avant de conclure, y a-t-il des choses que vous souhaiteriez ajouter ?

Etienne Coutant : Oui, c’est vrai que dans notre musique, on essaye vraiment que tout le monde se sente concerné et puisse se reconnaître dans les chansons. L’objectif, c’est vraiment de planter une graine, ce n’est pas de brusquer les gens

Théodore Babarit : Ou de diviser. En fait, c’est un enjeu fédérateur. On veut rassembler.

Etienne Coutant : Et ça, c’est très important aujourd’hui, parce que j’ai l’impression qu’on arrive à une division en deux camps des Français aujourd’hui, j’ai peur qu’on en arrive à une guerre civile.

Tu en parles maintenant par rapport à ce que l’on s’est dit pendant l’interview ?

Etienne Coutant : Oui, oui, carrément. Surtout par rapport à notre engagement. On a eu un concert où quelqu’un nous a débranché quand on chantait « la jeunesse emmerde, le Front National ». Dans plusieurs endroits, quand on chantait cette chanson, ça ne se passait pas très bien, on avait un peu peur de se prendre des coups.

Théodore Babarit : Il y a cette ligne de crête quand même compliquée à la fois de fédérer sans faire de la musique lisse et qui n’a pas de sens, et de faire passer des messages. C’est impossible, on déplaira forcément quoi qu’il arrive, et on ne veut pas plaire à tout le monde, mais on veut juste rassembler et que l’on puisse rester écoutable de tous. Que notre parole puisse porter.

Écouter le nouvel EP « Crier Vomir Pleurer » à sortir ce 20 février.
Retrouver les prochaines dates et actus de Bonne Nuit sur leur site.

Tags : MusiqueRéflexionTerritoires

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